En Sierra Leone, des défenseurs des droits à la terre attaqués

1 février 2019

Lundi 21 janvier, des violences ont éclaté à Malen, dans le district de Pujehun au sud de la Sierra Leone, une zone touchée par un investissement foncier à grande échelle contesté par la population et qui perdure depuis plusieurs années ; deux personnes ont été tuées et des dizaines d’autres ont été emprisonnées. 

En Sierra Leone, l’agro-industrie accapare les terres agricoles de petites agricultrices et petits agriculteurs familiaux dont les systèmes de production valorisent la biodiversité locale, jouent un rôle en termes de souveraineté alimentaire et préservent les conditions de vie des communautés. Ainsi, en 2011, la compagnie sierra-léonaise d’agriculture (SOCFIN) avait pris le contrôle de 6 500 hectares de terres agricoles pour établir des plantations de palmiers à huile et d’hévéas dans la chefferie de Malen et cherche depuis lors à accaparer d’autres terres. NMJD (Mouvement des réseaux pour la justice et le développement), un partenaire de Développement – Caritas Canada en Sierra Leone, travaille depuis 2012 avec d’autres organisations de la société civile locale sur le dossier d'investissement SOCFIN, afin d’appuyer des agricultrices et des agriculteurs familiaux qui ont perdu leurs terres du jour au lendemain. De nombreux efforts ont été déployés pour résoudre la crise et à la suite des dernières élections générales qui ont vu la mise en place d’un nouveau gouvernement, la population a de nouveau eu espoir qu’une issue serait trouvée à leur lutte qui dure depuis plus de sept ans.

Le présent communiqué de presse a été publié à la suite d’une visite effectuée à la chefferie de Malen, les 22 et 23 janvier 2019, par des représentants de NMJD, du Réseau de la Sierra Leone sur le droit à l'alimentation (SilNoRF), du Réseau des défenseurs des droits de l'homme, d'Amnesty International, Green Scenery, du Comité des droits humains du district de Bo, Protégez la Sierra Leone et Partenariat pour la transformation des conflits (PICOT). De nouvelles mesures seront prises lorsque la mission d’enquête de la société civile aura présenté son rapport.

 

Communiqué de presse

En Sierra Leone, des défenseurs des droits à la terre sous attaque


À Freetown, Mercredi
23/01/19 - Des organisations de la société civile (OSC) travaillant sur les questions de terre, de gouvernance et de droits humains en Sierra Leone, sont préoccupées par l’usage excessif de force employé par les forces de sécurité de l’État depuis lundi le 21 janvier 2019 dans le chiefdom de Malen, district de Pujehun, alors que deux hommes, Mohamed Ansumana et Mustapha, auraient été tués par balles. La mêlée qui s’en est suivie a provoqué la fuite de nombreux citoyens de Malen. Des informations recueillies auprès de ces villageois indiquent que des gens auraient été trouvés morts par balles dans la forêt. On estime qu’environ 80 personnes, dont des femmes et des enfants, auraient fui leur village et auraient été aperçus dans le village de Kassey, parmi eux, Hawa, Aminata, Isata, Kona et Katimu. On croit que plusieurs personnes auraient été blessées par les forces de l’ordre. Les villages assiégés du chiefdom de Malen sont maintenant sous couvre-feu, de 6h du soir à 6h du matin, depuis le 21 janvier 2019, ce qui limite la liberté de leurs citoyens.  

Ces graves événements se sont produits au moment où les communautés affectées par les conflits fonciers à Malen entrevoyaient une solution possible, après les promesses électorales du nouveau président Maada Bio de résoudre le conflit, et grâce aux efforts de dialogue du gouvernement au cours des derniers mois. Rappelons que depuis l’arrivée de la SOCFIN dans le chiefdom en 2011, et la signature d’ententes qui ont permis à la compagnie de convertir plus des deux tiers de la terre (18 473 ha) en monoculture de palmes, affectant ainsi 52 villages, les communautés n’ont cessé de dénoncer les violations des droits humains et les abus dont elles étaient victimes : absence de consultations avec les propriétaires de la terre avant la conclusion d’ententes, manque de transparence,  corruption, conditions de travail très précaires dans les plantations de la SOCFIN, impact sur le droit à une alimentation adéquate, destruction des moyens de subsistance et impacts négatifs sur l’environnement.  

Les derniers mois avaient renouvelé l’espoir de la communauté de trouver une solution, mais la situation demeurait tendue, particulièrement au niveau des conditions de travail qui ne s’amélioraient pas et ne permettaient pas aux familles de pourvoir à leurs besoins et à leur dignité. C’est pourquoi les travailleurs ont fait la grève à plusieurs reprises, en juillet et en octobre 2018. C’est à la suite de la dernière grève, le vendredi 18 janvier, que les tensions se sont exacerbées jusqu’à la situation actuelle.  

Des rapports qui sont parvenus aux OSC indiquent que deux travailleurs de la SOCFIN (dont les noms sont au dossier) auraient été vus en compagnie des forces de sécurité qui attaquaient les maisons de citoyens innocents. Ils auraient attaqué le village de Banaleh au cours de la nuit, et ils auraient battu et malmené des citoyens, sans discrimination. Une femme (dont le nom est au dossier) rapporte avoir perdu 10 ‘batas’ d’huile de palme. Plusieurs personnes ont fui vers les villages voisins pour avoir un peu de répit.  

On rapporte qu’à 19h le 21 janvier 2019, les forces de sécurité ont attaqué à nouveau le village de Gbombu, entrant dans les maisons pour battre et malmener de nombreux citoyens; Sorh Kudor, Abu D9 et un certain Momoh ont été arrêtés et amenés à Sahn Malen. On constate que le niveau de brutalité des forces de sécurité de l’État a atteint un niveau sans précédent dans le chiefdom depuis le début de ce conflit qui a émergé suite à l’arrivée de la compagnie agricole SOCFIN (SAC), et qui s’étend maintenant du Bas Malen jusqu’à Bendu et Nganyahun –Malen dans le Haut Malen. Des témoins ont identifié le véhicule de sécurité numéro 19 de la SOCFIN qui transportait du personnel des forces de l’ordre au cours de ces raids.  

15 personnes ont été arrêtées et sont au Département des enquêtes criminelles à Freetown, y compris l'honorable Shiaka Musa Sama, député de la zone touchée. (©GRAIN)

On rapporte que le ministre résident pour le Sud, qui a visité Malen le dimanche, aurait demandé aux travailleurs de la SOCFIN de mettre fin à leur grève et de retourner au travail. Le ministre a aussi demandé que les leaders des sociétés secrètes démantèlent cette société traditionnelle des hommes, en leur donnant un ultimatum de 24 heures. Le lundi 21 janvier 2019, des forces de sécurité étaient déployées dans le chiefdom. Les OSC sont préoccupées par les agissements des forces de sécurité de l’État et constatent que les excès, l’arbitraire et le manque de professionnalisme conduisent à l’escalade des tensions et conséquemment à des violations des droits humains, alors que tous demandent une résolution pacifique du conflit.

Quinze personnes ont été arrêtées et sont détenues au département des enquêtes criminelles à Freetown. Parmi eux, l’honorable Shiaka Musa Sama, le candidat indépendant élu lors des élections parlementaires de 2018 dans la circonscription 104. Dans un message qu’il a posté sur WhatsApp, celui-ci estime que: « Plusieurs faux rapports ont été fabriqués pour me piéger. L’IG (inspecteur général) m’a dit cet après-midi [22/1/2019] que lors d’une rencontre de sécurité, le président a révoqué mon immunité parlementaire... afin de réaliser une enquête en profondeur sur mes activités.... Je resterai fort, malgré les graves allégations qui pèsent contre moi. J’ai toujours plaidé pour la médiation et le dialogue, et je n’ai jamais incité mes gens à poser des actes violents pour résoudre les conflits. Je suis innocent ».

Les OSC demandent au gouvernement de réaliser une enquête indépendante sur ces allégations d’usage abusif de la force par les forces de sécurité de l’État et de relâcher l’honorable Sama à moins de pouvoir démontrer sans aucun doute possible les charges qui pèsent contre lui. Nous demandons aussi au gouvernement d’assurer la protection des défenseurs des droits humains qui travaillent sur ce dossier pendant qu’une équipe continue l’enquête.  

En 2018, la société civile avait déjà fait certaines propositions auprès du bureau du vice-président, dont celle d’enquêter sur les enjeux fonciers à Malen; ces recommandations pourraient servir de base au dialogue entre les parties. Les OSC continueront de demander au gouvernement d’adopter cette approche pour trouver une résolution pacifique à ce long conflit social et foncier qui a déjà causé de nombreux abus et violations des droits humains pour les 35 000 personnes qui en sont affectées depuis les sept dernières années.

Au moment de finaliser ce communiqué de presse, nous avons obtenu confirmation que Hannah Deen, une activiste de la question des droits fonciers et une des leaders de l’Association des propriétaires et usagers de la terre affectés par le conflit à Malen (MALOA), a été arrêtée et se trouve à la station de police de Pujehun.

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Pour toute autre information, contacter :

Joseph Rahall au +232 76 601 979
Lansana Sowa au +232 77 396 18 

Téléchargez :
Rapport de la mission d'enquête sur la situation des droits de la personne dans la chefferie de Malen - Janvier 2019 (en anglais)

 

Publié par:

- Amnesty International 
- Center for Democracy and Human Rights 
- Christian Aid 
- Development and Peace – Caritas Canada
- FIAN Belgium 
- FIAN Switzerland 
- GRAIN 
- Green Scenery 
- Human Rights Defenders Network 
- SiLNoRF 
- MADAM
- Network Movement For Justice and Development
- Oakland Institute 
- Pan African Human Rights Defenders 
- REACT 
- Réseau des Acteurs du Développement Durable
- Trocaire
- Welthungerhilfe 
- West Africa Human Rights Defenders Network 
- World Rainforest Movement