L’accaparement de terres au Brésil alimente-t-il des fonds de pension canadiens ?

17 novembre 2017
Matopiba, région du Brésil

Le Matopiba, région du Brésil en bordure de l’Amazone, est très riche en biodiversité; les paysannes et paysans y cultivent de petits lopins de terre pour nourrir leurs familles et leurs communautés. Appelée MaToPiBa parce qu’elle est composée de portions de plusieurs États, Maranhão, Tocantins, Piauí et Bahia, cette région est reconnue pour subir des accaparements de terre violents où des communautés entières de paysans sont expropriées brutalement par des « grilheiros ». Ces derniers détruisent la végétation naturelle et falsifient les titres de propriété pour revendre les terres à l’agro-industrie.

Animés par le profit

Ces terres sont utilisées pour produire des cultures très rentables destinées à l’exportation et notamment du soja, de la canne à sucre, du maïs, du coton, de l’eucalyptus mais également pour nourrir le bétail. Le taux élevé de rendement sur ces investissements a attiré l’attention de sociétés financières internationales qui trouvent le moyen d’investir dans cette agro-industrie, malgré les violations des droits de la personne qui y sont associées. Plusieurs fonds de pension, dont certains au Québec et en Colombie-Britannique, où un grand nombre de Canadiennes et de Canadiens détiennent leurs pensions de retraite, ont investi dans ces fonds spéculatifs d’acquisition agricole.

Des partenaires de Développement et Paix – Caritas Canada participent à une mission internationale d’établissement des faits

Les partenaires de Développement et Paix, la Rede Social de Justiça e Direitos, un réseau de défense des droits humains et la Commission pastorale de la terre de Piauí, se sont joints à une délégation de 30 défenseurs des droits humains et experts du développement et du développement rural pour conduire une mission d’établissement des faits, réalisée du 6 au 10 septembre 2017, et portant sur les violations des droits humains et la destruction environnementale causées par ces accaparements de terre aux seules fins de profit. La mission, organisée par FIAN International, a rencontré des communautés touchées par ce phénomène pour documenter et analyser les impacts structurels de l’accaparement des terres. Les participantes et participants ont aussi examiné les obligations de l’État du Brésil ainsi que les obligations extraterritoriales en matière de droits humains des États où sont basées ces compagnies transnationales.

Des constats déconcertants

Les participantes et participants à la mission ont pu constater que les villageois souffrent de la raréfaction de l’eau résultant de la déforestation et de niveaux élevés de pollution agrochimique causant de graves problèmes de santé. Dans le sud de Piauí, l’équipe a trouvé des indications très nettes voulant que la dégradation environnementale menace fortement le droit à l’alimentation, à l’eau et à la santé des communautés.

M. Juarez, leader de la communauté de Melancias, a raconté aux observateurs que les pesticides utilisés dans les plantations s’écoulent directement dans la rivière durant la saison des pluies. La population ne peut donc utiliser l’eau de la rivière à cause des nombreux problèmes de santé que cela entraîne et notamment des nausées, vertiges et irritations de la peau.

Un villageois montre deux bouteilles d’eau, dont l’une remplie d’eau polluée.
Photo : Rosilene Miliotti /FASE

La présence d’agriculteurs à grande échelle, d’accapareurs de terre, de prospecteurs et de milices, se ressent à travers la région. Les membres de la communauté sont constamment intimidés et se voient forcés de quitter leurs terres, certains d’entre eux arrivent parfois à les vendre à vil prix. De nombreuses familles se retrouvent dans les favelas des centres urbains, essayant de survivre avec des activités précaires ou illégales. Celles qui arrivent à rester dans la région, si elles ne se font pas violemment expulser une seconde fois, travaillent dans des conditions de semi-esclavage sur les fermes agro-industrielles qui occupent désormais les terres sur lesquelles elles vivaient traditionnellement. La délégation a examiné le cas de la communauté de Sete Lagoas, qui a rapporté récemment dix cas d’intimidation par la compagnie Dahma, qui fournit des services de « sécurité » aux grilheiros. Malgré un ordre de la cour en faveur des villageois, les menacent continuent.

À qui la faute?

La délégation a constaté l’absence presque totale du gouvernement du Brésil dans ces communautés éloignées où l’État n’arrive pas à protéger les terres et les droits territoriaux des paysans ni à y faire appliquer les politiques publiques. Le rapport de mission préliminaire, accompagné de recommandations, sera partagé avec les autorités brésiliennes, et un rapport final sera déposé à la fin de l’année 2017.

Force est de se poser la question de la responsabilité des pays hôtes des sociétés financières qui soutiennent cette forme d’agrobusiness. Même si les sociétés financières internationales tissent des réseaux très complexes de modèles d’investissements pour participer à l’agrobusiness brésilien, on a pu retracer des fonds de pension en Allemagne, au Canada, aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Suède dans les dossiers d’accaparement des terres de la région de Matopiba.

Ici, au Canada, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et la British Columbia Investment Management Corporation (bcIMC) sont toutes les deux impliquées dans la spéculation foncière au Brésil à travers leurs investissements dans le fonds international d’acquisition de terres agricoles du TIAA-CREF. Développement et Paix s’est joint à une campagne internationale pour la transparence et les investissements éthiques afin de s’assurer que nos fonds de pension ne contribuent pas au déplacement de populations ni à la destruction de l’environnement.

Afin de conseiller la Caisse de dépôt et placement du Québec sur les impacts de leurs investissements dans l’entreprise TIAA-CREF, une délégation composée de Développement et Paix, d’Inter Pares et la Commission pastorale de la Terre (CPT) ont rencontré à Montréal, Mme Ginette Depelteau, première vice-présidente de la CDPQ responsable de la conformité et de l'investissement responsable. Lors d’un échange franc et honnête, la délégation a discuté de la manière dont les investissements des fonds de pension étrangers peuvent provoquer la violence et le déplacement forcé des populations. Jean Bellini, une sœur de Saint-Joseph, qui travaille avec la CPT, a exposé la situation politique et économique du Brésil permettant aux propriétaires terriens de déplacer des communautés traditionnelles et des peuples autochtones, et a mentionné le nombre élevé de meurtres commis en toute impunité à l’encontre des paysans et des communautés autochtones qui défendent leur droit à la terre.

Serge Langlois, directeur général de Développement et Paix – Caritas Canada, s'est dit satisfait du dialogue qui a été entamé lors de la réunion. Il a ainsi déclaré que :

« Les représentants du CPDQ ont écouté avec beaucoup d'intérêt notre expertise et les résultats des recherches que nous avons partagé avec eux. Nous sommes impatients de les entendre parler des enquêtes qu'ils comptent mener pour s'assurer que leurs investissements soient non seulement légaux mais aussi éthiques. »

Les questions des violations de la terre, de l'environnement et des droits de la personne au Brésil ainsi que des investissements étrangers ont également été abordées lors d'une conférence à l'Université Bishop’s de Lennoxville au Québec, qui a accueilli des conférenciers de la CPT ainsi que du Mouvement des paysans sans-terre (MST), un autre partenaire de Développement et Paix.

 

Pour en savoir plus sur les liens entre l’accaparement des terres au Brésil et les fonds de pension canadiens, regardez cette vidéo :

 

Pour découvrir de quelle manière vous pouvez appuyer cette campagne sur les fonds de pension éthiques, visitez l'article :

Savez-vous où est investi l’argent de votre fonds de pension?