Le coût humain des changements climatiques

17 juin 2020
Montréal
By: 
Minaz Kerawala


Victoria Filibus a perdu sa maison et son mari dans le conflit de Boko Haram.
Ce conflit s’est développé et accentué en raison de la dégradation du lac Tchad à cause des changements climatiques.

Les Nations Unies définissent la désertification comme « la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches ». Cette dégradation n’est rarement plus évidente que dans le bassin du lac Tchad. Victoria Filibus, comme plusieurs autres, en a durement souffert les conséquences.

En cette Journée mondiale de lutte contre la désertification et la sécheresse, nous vous présentons les récits du lac et de Victoria, unis par les efforts d'un partenaire de Développement et Paix.

Une tragédie et la recherche de ses racines

Le mari de Victoria Filibus est mort parce qu'un état de siège de Boko Haram l'a empêché de recevoir un traitement médical à Ibadan qui aurait pu lui sauver la vie. En juin 2013, les insurgés ont attaqué leur village à coups de feu. Victoria et ses neuf enfants s'en sont à peine sortis vivants. Depuis lors, ils vivent dans le plus grand dénuement dans un camp de personnes déplacées à Maiduguri, dans l'État de Borno au Nigeria. « La vie dans le camp est terrible... Même la nourriture n'est pas suffisante si vous avez beaucoup d'enfants », a déclaré Victoria.

Les Canadiennes et les Canadiens ont été sensibilisés à son histoire tragique, son contexte et son lien avec les changements climatiques lors du lancement en novembre 2019 du rapport Point de rupture : changements climatiques, faim et violence dans le bassin du lac Tchad produit par Social Action, un partenaire nigérian de Développement et Paix — Caritas Canada.

Le rapport, corédigé par le Dr Isaac Asume Osuoka, directeur de Social Action, est le fruit de trois années de recherches entreprises dans le cadre des travaux de suivi, de plaidoyer et de promotion de la justice écologique appuyé par Développement et Paix. Il fait état des conflits et des bouleversements socio-économiques qui affectent les populations du bassin du lac Tchad. Établi à partir de témoignages de personnes déplacées, de militants locaux, de journalistes, d’universitaires et de fonctionnaires gouvernementaux, le rapport analyse les causes et les facteurs responsables de cette situation, notamment les changements climatiques et les projets de développement mis en œuvre par l’État, et examine les solutions possibles.

Ce que le rapport a constaté

Le lac Tchad a déjà été l’un des plus grands réservoirs d’eau douce d’Afrique. Sa superficie, qui à l’époque où elle était la plus vaste totalisait environ 26 000 km2, ne s’étend désormais plus que sur 1 500 km2. Bien qu’il ait varié au cours de l’histoire, le rétrécissement majeur auquel on assiste depuis quelques années exacerbe les tensions économiques, sociales et poli¬tiques dans les quatre pays qui composent son bassin, soit le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigeria.

  • L’insurrection islamiste de Boko Haram cause une catastrophe humanitaire dans tout le bassin du lac Tchad.
  • Elle a fait plus de 20 000 morts et contribué à augmenter considérablement les déplacements internes de populations déjà déplacées à cause de projets de barrages mal conçus et de la pauvreté.
  • Boko Haram a profité de l’asséchement du lac Tchad à plusieurs égards. Depuis que les eaux se sont retirées, les conflits entre les pêcheurs et les agriculteurs qui tirent de maigres revenus des ressources du lac ont pris de l’ampleur. Cette situation a causé de la désaffection parmi eux et fait grimper le taux de chômage, et ainsi l’extrémisme est devenu une option attrayante à leurs yeux.
  • Maintenant que le lit du lac est asséché, les insurgés de Boko Haram peuvent franchir plus facilement les frontières pour semer la terreur, la discorde, recruter des jeunes et éviter d’être capturés.
  • Les femmes, qui sont régulièrement violées, réduites à l’esclavage sexuel, qui deviennent veuves et qui doivent subvenir seules aux besoins de familles nombreuses dans un contexte de déplacement, de dépossession et de misère, constituent l’un des groupes de victimes le plus important et le plus vulnérable.

Ce que le Canada doit faire

Comme le Canada aspire à jouer un rôle de leadership en matière de changements climatiques et de droits humains à l’échelle internationale, le gouvernement du Canada doit :

  • Augmenter l’aide internationale afin de favoriser l’adoption de mesures permettant aux populations locales de s’adapter aux changements climatiques, d’avoir accès à l’eau potable et à l’énergie verte et de stopper la désertification. Comme l'a dit Dr Osuoka, « Nous ne devons pas le considérer comme le Canada qui aide le Nigeria. Nous devons comprendre qu'il s'agit d'une dette écologique envers les populations des pays du Sud » qui, à cause d’une surconsommation des ressources par les pays occidentaux, font les frais des changements climatiques.
  • Promouvoir la reconnaissance et la protection des droits fondamentaux des femmes et des enfants dans la région du lac Tchad.
  • Concentrer son aide et ses interventions sur le renforcement des capacités des organisations de la société civile locale, de manière à ce que celles-ci puissent répondre aux besoins humanitaires urgents et élaborer des solutions locales durables axées sur la collaboration.
  • Se fixer des objectifs plus ambitieux en matière de lutte contre les changements climatiques, en allant au-delà des engagements qu’il a pris en matière de réduction des gaz à effets de serre en vertu de l’Accord de Paris.