Les Olympiques tirent à leur fin, sans médailles d’or pour les personnes pauvres de Rio

19 août 2016

Lorsque Rio de Janeiro s’est vu confier la tenue des Jeux olympiques d’été 2016, il y a sept ans de cela, ce fut un moment d’espoir pour ses 12 millions d’habitants, même pour les 25% d’entre eux qui vivent dans les favelas. On promettait de l’eau potable pour toutes et tous, la décontamination de la Baie de Guanabera, l’amélioration des transports et infrastructures publics, mais bien peu de cela a été réalisé. Au cours des deux dernières semaines, le monde entier a tourné son regard vers les nouveaux stades étincelants de la ville, et les athlètes et les spectateurs sont venus de partout pour y entrer. Ce qu’ils ne voient pas cependant, dans l’éblouissement des caméras, ce sont celles et ceux qui ont payé le prix fort pour ces Jeux : les personnes pauvres de Rio.

Pour les personnes les plus pauvres de Rio, l’impact se situe bien au-delà de l’absence de bénéfices provenant des Jeux. Durant tout le processus d’organisation, ils ont dû faire face à la discrimination et à l’injustice. La situation s’est encore détériorée suite à la procédure de destitution contre la présidente Dilma Rousseff, qui a jeté le Brésil dans une tourmente politique. Le pays est maintenant gouverné par Michel Termer, un président intérimaire, non élu et impopulaire, accusé lui aussi de corruption, et qui prône des réformes axées sur la privatisation et l’exclusion des personnes pauvres.

Le partenaire de Développement et Paix, FASE, travaille avec les communautés les plus marginalisées de Rio vivant dans des favelas, pour les aider à lutter contre les inégalités du développement urbain et exiger le respect de leurs droits. Ensemble, ils travaillent pour assurer la participation démocratique des communautés aux décisions qui les concernent, ce qui n’a malheureusement pas été le cas pour une grande partie de la planification des Jeux olympiques. Aercio de Oliveira, coordonnateur de FASE à Rio, nous explique ici, de quelle manière les Jeux olympiques ont affecté les personnes pauvres de Rio de Janeiro.

1. Quel a été l’impact de la préparation des Jeux olympiques sur les communautés auprès desquelles vous travaillez ?

L’un des impacts majeurs a été les évictions forcées et la violence policière. Dans la zone du port où nous travaillons, environ 700 familles ont été déplacées. Depuis que les préparatifs pour la Coupe du monde et les Jeux olympiques ont débuté, 77 000 personnes ont été déplacées dans l’État de Rio de Janeiro. Dans les favelas où nous travaillons, il y a aussi une présence policière extrêmement violente. Le nombre de jeunes tués dans les favelas est alarmant (selon Amnistie internationale, au moins 2 500 citoyens ont été tués par la brutalité policière depuis 2009.) La vie en ville, particulièrement dans les favelas de Rio de Janeiro, est devenue militarisée. Aujourd’hui, les gens se rendent à leur travail sans savoir s’ils reviendront à la maison en un seul morceau.

2. Est-ce que les personnes vulnérables ont bénéficié des Olympiques, d’une manière ou d’une autre ?

Je ne vois pas de bénéfices. Jusqu’à maintenant, nous n’avons vu que des impacts négatifs: il y a plus de coercition policière; il est plus difficile de se déplacer en ville par les transports publics ou à pied; les services publics d’éducation et de santé, entre autres, sont désorganisés; des familles ont été déplacées de leur lieu de résidence vers des zones très éloignées de la ville, etc. Tout cela pour ériger les installations nécessaires aux Jeux olympiques.

3. Lorsque Rio a été choisi comme ville hôte des Jeux, de nombreuses promesses ont été faites, dont celle de nettoyer la Baie de Guanaraba. Est-ce que certaines de ces promesses ont été tenues ?

Aucune des promesses qui auraient bénéficié à la majorité de la population n’a été tenue. Le gouvernement avait promis de décontaminer 80% de la Baie de Guanabara, mais ils ont à peine atteint 50%. Ils n’ont construit aucune installation sportive à usage public. Sur le plan de la mobilité urbaine, très peu a été fait pour améliorer les moyens de transport des communautés pauvres. Ce sont surtout les familles riches qui tirent profit de ce qui a été accompli, le marché immobilier pour les classes moyenne et supérieure et l’industrie touristique. Certains travaux ont été complétés, comme le prolongement du métro jusque dans le quartier de Barra da Tijuca, où la plupart des compétitions olympiques se tiennent, et le véhicule léger sur rail (VLT) dans le centre-ville. Mais dans l’ensemble, l’impact a été très négatif.

De plus, avec les crises économiques et fiscales que connaissent les États et les villes, on court le risque que plusieurs travaux ne soient jamais achevés. Ils cesseront quand lesJeux prendront fin. En général, les promesses des investisseurs privés et des politiciens sont alignées sur une vision de la ville fondée sur les principes du marché et du profit, ce qui viole les droits et sape l’idée d’une ville qui offre des services, de l’équipement et d’autres éléments du bien commun. Cette façon de réformer la ville ne sert qu’un petit nombre de personnes, particulièrement dans une réalité comme celle de Rio de Janeiro. Même si Rio est la deuxième plus grande économie du pays, elle est brutalement inégalitaire. La zone du port, porte d’entrée de la ville, est maintenant devenue une vision de carte postale, offrant ainsi un exemple patent de la privatisation des espaces publics.

4. Comment FASE a-t-il répondu à cette situation et à la crise politique en cours ?

Nous avons répondu en mobilisant les mouvements sociaux et les groupes de résistance aux violations perpétrées par les investisseurs privés des grandes entreprises économiques et financières – et même par les institutions d’État qui, malheureusement, sont aussi largement impliquées dans les violations des droits. Nous soutenons ces groupes sociaux de pression et de résistance et nous faisons aussi de l’éducation et de la sensibilisation afin de renforcer et de donner de la visibilité à leurs actions. Nous soutenons la coordination d’un réseau d’organisations de droits humains. Au cours de la semaine d’ouverture des Jeux olympiques, nous avons participé au « Jour de la lutte 2016 – Jeux de l’exclusion». Nous avons participé à cette grande activité de mobilisation dès le départ, puisque c’est l’une des façons dont les mouvements sociaux et les organisations comme la nôtre pouvaient démontrer comment les Jeux olympiques ont un impact négatif sur les vies de tant de personnes.

5. Pour toutes ces personnes qui suivent les Jeux olympiques à travers le monde, quelle est la chose que vous aimeriez qu’ils sachent sur ce qui se passe à Rio et que les caméras ne montrent pas ?

Comment l’État, qui devrait être le principal protecteur des droits de la personne, est plutôt celui qui les enfreint. Des droits de base, comme celui des personnes vivant dans les quartiers pauvres et des favelas de Rio de pouvoir circuler dans la ville. Nous voulons que les gens sachent que l’héritage de ces Jeux va aux industries du tourisme et de la construction, aux compagnies immobilières, et que de larges parts de l’argent public ont servi des intérêts privés. En d’autres mots, des événements sportifs comme la Coupe du monde ou encore les Jeux olympiques ne sont que des excuses pour concentrer la richesse produite par toute la société entre les mains d’un petit nombre et faciliter la création de plus de capital. Ce genre d’événements offre aux compagnies l’occasion d’augmenter leurs profits, avec l’appui des politiciens, soumettant ainsi l’État à leur influence. Cette alliance avec l’État crée une illusion de « légalité » pour des mesures injustes et antidémocratiques. Ce sont des faits qui ne sont pas repris par la presse au Brésil, puisqu’elle est alliée aux politiciens et aux grandes entreprises qui agissent en collusion.

6. Que peut-on faire afin que les Jeux olympiques laissent un héritage positif à tous les citoyens de Rio ?

Les institutions qui composent l’État brésilien devraient agir selon l’idée de base qui sous-tend les républiques modernes, soit que les ressources publiques servent l’intérêt public. Et, dans ce cas tout spécialement, les personnes exclues et celles qui sont le plus dans le besoin. Nous savons qu’il n’y a pas qu’au Brésil que ce principe est de moins en moins appliqué. La démocratie et l’État de droit deviennent de plus en plus des concepts de fiction. Ici, l’État et les intérêts des grandes sociétés marchent honteusement main dans la main, pillant le bien public au profit du privé. Notre pays a une histoire d’esclavage, il est l’un des pays les plus riches et les plus inégalitaires au monde, il nous faut donc une mobilisation très forte et une énorme pression sociale pour que cette manière de fonctionner change.