Une conversation sur les élections présidentielles de la Tunisie et la transition démocratique avec des défenseurs de la démocratie

29 novembre 2019
Montréal
By: 
Minaz Kerawala

Des groupes de la société civile tels que Barr al-Aman et l'Observatoire tunisien de l'économie ont renforcé la participation des citoyens à tous les niveaux de la politique tunisienne.

 

Développement et Paix — Caritas Canada est heureux de présenter une conversation avec deux de nos partenaires, l’Observatoire tunisien de l’économie et Barr al-Aman, qui ont œuvré à la démocratisation de la Tunisie dans la récente course à l’élection présidentielle.

Progrès et précarité

Lors de l’élection présidentielle en Tunisie le 15 septembre 2019, deux « outsiders » — le candidat indépendant Kais Saied et Nabil Karoui, leader du nouveau parti Au cœur de la Tunisie — ont mis en échec les candidats de l’establishment. Après une remontée au dernier tour des élections, Saied est devenu président en octobre. Il a alors invité une personne désignée par le parti islamiste modéré Ennahdha à former le gouvernement.

L’élection présidentielle et la formation de ce qui deviendra un gouvernement de coalition démontrent les progrès accomplis vers la création d’une société démocratique, basée sur les droits, et confirment le rôle d’avant-garde de ce pays dans la région.

En 2011, les Tunisiennes et les Tunisiens ont renversé un régime dictatorial au pouvoir depuis 23 ans. Ils s’étaient ralliés autour de la mort de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de rues qui s’était immolé par le feu pour protester contre le harcèlement des autorités. L’exemple tunisien a déclenché le Printemps arabe, des manifestations publiques pour des réformes démocratiques en Égypte, en Libye, au Soudan, au Yémen, en Syrie, en Arabie saoudite, au Bahreïn, au Koweït, à Oman, en Jordanie, au Maroc et dans d’autres pays arabes.

Alors que ce vaste mouvement s’essoufflait après quelques succès initiaux, la démocratisation se maintenait en Tunisie. Elle demeure toutefois fragile et vulnérable à l’instabilité économique et à la radicalisation. Les groupes de la société civile, qui ont lancé les premiers appels à la démocratie et surveillé les élections, veillent à ce qu’il n’y ait pas de recul.

Nos partenaires, défenseurs de la démocratie

En tant que collectif d’universitaires, de chercheurs et de militants, l’Observatoire tunisien de l’économie surveille les activités des institutions financières internationales; retrace leur influence sur les preneurs de décision nationaux; critique les politiques économiques; et produit des rapports pour sensibiliser la population et promouvoir des politiques qui favorisent l’équité et ouvrent des perspectives aux gens ordinaires.

Barr al-Aman est une association de médias indépendants qui produisent des contenus de radio, de télévision, des articles en ligne et écrits, qui analysent de manière critique les politiques du gouvernement et leurs impacts sur la vie des citoyens. Pour sensibiliser et renforcer la citoyenneté, ils demandent des comptes aux politiciens et aux autorités gouvernementales et se servent des médias sociaux pour amplifier leur impact de manière créative.

DP: Quelle était la signification des dernières élections présidentielles pour la transition démocratique en Tunisie?

Jihen Chandoul, co-fondatrice et responsable des études et du plaidoyer, Observatoire tunisien de l’économie (OTE) : Ces élections ont représenté un moment clef de l’expression des choix politiques des Tunisiens et ont permis d’ancrer cette démocratie en construction. Et comme nous l’avons vu, les électeurs tunisiens ont exprimé un message fort en privilégiant des candidats « outsiders » et en sanctionnant les partis établis.

Mohamed Haddad, rédacteur en chef, Barr al-Aman (BAA) : Le mérite de ces élections est d’avoir eu lieu! Je me rappelle que le processus électoral était sans cesse remis en cause par ceux qui sentaient que le vent tournait. On ne peut donc pas faire abstraction du résultat: une fragmentation des acteurs politiques dominants et une victoire incontestable du nouveau chef de l'État.

DP : Vous parlez de deux nouveaux arrivants qui ont défait les candidats établis dès le premier tour de l’élection présidentielle. Quelles ont été vos impressions de ce résultat?

Chandoul (OTE) : Les électeurs tunisiens ont sanctionné les partis politiques qui ont gouverné depuis 2011. Cela devrait forcer ces partis à se remettre en question, à sortir des luttes partisanes et à se réinvestir sur les véritables problèmes des Tunisiens. Les résultats rappellent aussi que les questions économiques et sociales étaient au cœur des revendications de la révolution de 2011, et non le débat entre l’islamisme ou le modernisme. Enfin, les électeurs tunisiens ont également montré leur grande indépendance, en ne laissant pas la propagande influencer leurs votes.

Haddad (BAA) : Je reprendrai ici les propos de notre présidente, Khansa Ben Tarjem, qui a dit: « Ces élections présidentielles en Tunisie ont eu le mérite de mettre au cœur du débat des sujets brûlants: la pauvreté, la justice sociale et l'éthique en politique. Merci aux deux candidats de nous avoir épargné les débats identitaires stériles ».

DP : Maintenant que les élections se sont déroulées avec succès, que reste-t-il à faire en termes de démocratie et de participation citoyenne?

Chandoul (OTE) : La démocratie est un long processus. Elle est toujours en construction en Tunisie. Les grandes institutions comme la Cour constitutionnelle et autres instances constitutionnelles ont toujours besoin d’être construites ou consolidées. La décentralisation du pouvoir vers les instances locales par des mécanismes participatifs demeure aussi un défi.

Haddad (BAA) : La question de la démocratie locale va être au cœur des débats les prochaines années. Certains bureaucrates et conseillers municipaux ne sont pas satisfaits de la décentralisation dans laquelle s’est engagé le président Saied. Les Tunisiens en région nous ont dit qu’ils aimeraient avoir plus de leviers pour transformer leurs volontés en projets pour leurs communautés. Ce sera passionnant de voir comment ce nouveau gouvernement par le bas va se conjuguer avec l'État centralisé en cours de décentralisation; comment les populations marginalisées vont exprimer leur mécontentement ou participer à la prise de décision; comment l'État va se transformer du fait des nouveaux représentants.

Plutôt que de s’en inquiéter, cette batterie de questions représente tout un champ des possibles. Plus que jamais, il nous faudra être alertes et prêts à répondre aux besoins des citoyens en matière d'information, d'explication et de dialogue. En tant qu’organisation de média et de recherche, nous pouvons jouer un rôle clé. Par ailleurs, nous suivons avec un intérêt croissant la situation chez nos voisins, la Libye et l’Algérie, qui aura un impact conséquent en matière socio-économique et sécuritaire.

DP : Quel a été le rôle de la société civile dans la construction de la démocratie en Tunisie?

Chandoul (OTE) : Contrairement à la classe politique, la société civile, très active en Tunisie, a une réputation très positive. Elle agit à tous les niveaux de la société pour renforcer la démocratie et améliorer la participation citoyenne en suivant les travaux parlementaires, les réformes économiques, les élections nationales, la décentralisation et la lutte contre la corruption. Elle agit comme contre-pouvoir et veille à la concrétisation des principes démocratiques et des nouvelles institutions inscrites dans la Constitution de 2014.

Haddad (BAA) : La société civile en Tunisie joue un rôle primordial d’observateur et d’« auditeur ». Par exemple, nous travaillons avec des institutions publiques afin de mieux connaître leurs fonctionnements et de les assister dans leurs missions. Nous collaborons aussi avec la Cour des Comptes et la Radio Nationale tunisienne sur les questions d’accès à l’information. Notre défi actuel est de rendre ces synergies pérennes.

DP : Quel est votre plus grand succès?

Chandoul (OTE) : Le fait d’avoir convaincu des acteurs locaux qu’ils peuvent être la solution à leurs problèmes est un vrai succès. Cet éveil leur a permis de changer de paradigme, de celui d’attente d’une aide extérieure (que ce soit celle de l’État ou d’autres) à celui d’acteur du changement au niveau local et national.

Haddad (BAA) : Une success-story de Barr al Aman est l’organisation du débat électoral de mai 2018 entre les têtes de liste aux élections municipales de Tunis. Les candidats discutaient de leurs plates-formes et programmes, dévoilant aux citoyens comment leurs futurs représentants traiteraient les dossiers qui touchent à leur vécu collectif. Le questionnement des candidats était impartial, basé sur leurs promesses électorales et sur notre analyse de leurs manifestes électoraux et autres documents publics (rapports de la cour des comptes, textes juridiques, études, etc.).

 


Mohamed Haddad (deuxième à gauche), rédacteur en chef de Barr al Aman, ancrant un débat entre des candidats aux élections municipales.

 

DP : Comment les activités soutenues par Développement et Paix ont-elles contribué à la démocratisation de la Tunisie?

Chandoul (OTE) : Au niveau national, votre soutien a permis de renforcer notre plaidoyer pour un contrôle budgétaire plus participatif et transparent, à travers une nouvelle loi organique du budget, toujours en discussion au parlement. Grâce à notre plaidoyer, une nouvelle loi oblige le parlement à publier un rapport annuel sur l’impact socio-économique des incitations fiscales et financières.

Au niveau régional, votre soutien nous a permis de mener à bien un projet de renforcement des capacités des associations locales à Gabès. Nous avons également développé une méthodologie pour permettre aux associations locales de concevoir des solutions concrètes de développement économique et social au niveau de leur ville ou région. Ainsi, les acteurs locaux sont maintenant en mesure non seulement de suivre les projets publics, mais aussi de participer à leur conception et à leur design.

Haddad (BAA) : La Tunisie était divisée entre ceux qui décident et ceux qui subissent. Le mécanisme de prise de décision était très opaque et ne répondait pas aux attentes des citoyens. Aujourd’hui, nous pouvons questionner (et nous le faisons) les décisions qui sont prises et la manière dont on les prend. Notre mission est d’améliorer les politiques publiques en les évaluant et en dénonçant les mécanismes d’opacité.

Avec notre projet soutenu par D&P, nous contribuons à montrer aux citoyens comment sont prises les décisions qui les affectent. Cela permet aux citoyens d’observer, de questionner, d’exiger des comptes et de participer. C’est un peu un manuel de « l’État, mode d’emploi ».

DP : Comment la démocratie peut-elle encore être renforcée dans le pays?

Chandoul (OTE) : La démocratie peut encore être renforcée en appliquant la constitution et notamment en mettant en place les nouvelles institutions constitutionnelles comme la Cour constitutionnelle. Au niveau local, elle peut être renforcée par les élections municipales et la création de nouvelles institutions locales, et en mobilisant les gens à s’engager dans la vie publique grâce à des mécanismes de démocratie participative. Enfin, la démocratie peut se renforcer en facilitant les débats publics, particulièrement ceux liés aux questions économiques, souvent laissées aux experts.

Haddad (BAA) : La démocratie peut être améliorée en Tunisie si l’injustice sociale, économique et géographique en matière d’accès aux soins, d’enseignement et de sécurité, diminue. En évaluant les politiques publiques et les impacts des décisions des élus, Barr al Aman contribue à mesurer ces injustices et à questionner les différentes voies de s’en défaire.

DP : Quels changements avez-vous observés en Tunisie depuis le Printemps arabe?

Chandoul (OTE) : Le changement le plus significatif depuis la révolution de 2011 est la libération des énergies citoyennes à la faveur des libertés civiles et politiques et un refus catégorique de retourner aux heures les plus sombres de notre histoire. Cela a permis le développement d’initiatives citoyennes et de contre-pouvoirs afin de peser sur les changements politiques, économiques et sociaux. Plusieurs élections ont été tenues, et malgré le retour de certaines forces conservatrices, la démocratie est en marche.

Haddad (BAA) : Depuis la révolution, un changement majeur a eu lieu en Tunisie: la liberté d’expression. En tant que média, Barr al Aman est au cœur de ce changement. Les libertés d’expression et de presse sont désormais un acquis, même si des journalistes et des citoyens sont souvent persécutés. Au moins, maintenant, nous disposons de ressources pour dévoiler et dénoncer ces atteintes.

DP : La Tunisie peut-elle servir de modèle? Qu’est-ce que l’expérience de la Tunisie peut apprendre à ceux et celles qui se battent pour la démocratie dans d’autres pays de la région?

Chandoul (OTE) : La Tunisie peut servir de modèle pour résoudre les conflits politiques par le dialogue, ce qui lui a valu un prix Nobel de la paix en 2015. Néanmoins, la recherche d’un consensus à tout prix sur certaines questions, dont les questions socio-économiques, n’a pas eu de bons résultats et a vidé de leur substance les lieux organiques de débat tels que le parlement. La politique du consensus peut être utilisée dans certaines crises politiques, mais le recours systématique au consensus représente un risque pour la démocratie. Une des leçons à retenir de la Tunisie est que certaines victoires démocratiques prennent du temps à se réaliser et demandent de la patience pour les maintenir.

Haddad (BAA) : Il peut être problématique de « modéliser » l’expérience tunisienne. On risque de décontextualiser les trajectoires historiques nationales des autres pays de la région. Cela ne prend pas en compte les conditions concrètes qui rendent possibles la mise en place d’un « modèle » ou un autre. Il me semble que la notion de modèle ne peut donc pas être appliquée dans ce genre de situation. Chaque pays a sa spécificité et son propre parcours, histoire, etc.