Au Nord de l’Irak, la solidarité est synonyme d’espoir pour les personnes déplacées

21 janvier 2015
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Par Guy Des Aulniers, chargé de programmes d’urgence pour le Moyen-Orient

Lundi matin à Erbil. Il est 6 h, le soleil n’est pas encore levé. L’église Santa Lucia est située juste en face de l’hôtel où je loge. De ma fenêtre, je compte une quarantaine de tentes, bien serrées les unes contre les autres. Dans chaque tente, il y a des divisions qui permettent de séparer les trois familles qui y logent (chaque famille compte environ huit personnes), les chambres et les cuisines. Il y a du chauffage, certes, mais le sol est simplement couvert d’un tapis en jute. 

Il pleut ce matin, il ne doit pas faire plus de 10 degrés à l’extérieur. L’hiver ici – car il y a un hiver et il fait froid, il n’est d’ailleurs pas rare qu’il neige – arrive officiellement le 15 décembre. Le camp accueille des déplacés chrétiens et yézidis qui ont dû fuir les attaques de l’organisation État islamique (EI) dont ils étaient la cible depuis le mois d’août dernier. Nabil, directeur de Caritas Irak, me dit qu’il s’agit de l’un des « meilleurs » camps de la région : l’accès en eau y est plus facile qu’ailleurs, le prêtre syriaque prête son église pour les différentes célébrations, il y a des jeux pour les enfants, etc.

Je viens d’arriver à Erbil (Erbil, selon Wikipédia, serait la plus vieille ville habitée du monde, datant de 6000 ans av. J.-C.!!!) pour me rendre compte du travail fait par Caritas Irak et Catholic Relief Services (CRS) auprès des quelques 800 000 déplacés qui sont dans la région. C’est ma première visite en Irak. On s’attend au pire en arrivant ici, mais on retrouve surtout une ville moderne et en apparence bien organisée. Le boom pétrolier des dernières années sert bien l’économie de région. Il sert aussi les velléités indépendantistes de la population kurde, qui broie du noir à la suite du refus du gouvernement central de Bagdad de payer les fonctionnaires locaux, parce qu’il estime que les autorités du Kurdistan ne paient les redevances sur le pétrole au gouvernement central. 

Le lendemain de mon arrivée, je quitte pour la région de Dohuk, là où la plupart des déplacés ayant fui Mossoul ont trouvé refuge. La route est très bonne, mais les nombreux postes de contrôle militaire (military check points) et les files de camions en provenance ou en direction de la Turquie et de la Syrie ralentissent l’allure.

Nous arrivons à Shamra, à quelque trente kilomètres des zones contrôlées par l’État islamique. Ici, on trouve de tout pour les déplacés : de grands camps avec des milliers de tentes; même l’école désaffectée est occupée par des centaines de familles. CRS et Caritas ont plutôt opté pour la réfection de maisons abandonnées en y ajoutant latrines, portes et fenêtres. En échange, la municipalité et le propriétaire s’engagent à offrir le loyer gratuitement aux personnes déplacées pour les deux prochaines années. 

J’ai rencontré Tamim, qui habite une de ces maisons avec sa femme, ses cinq enfants, ses deux sœurs et deux autres familles. Tamim pratique le yazidisme, l’une des plus anciennes religions monothéistes, née notamment avant le judaïsme. Il a fui Mossoul dans la nuit, ne pouvant rien apporter avec lui. Des amis et de la famille, dont il est sans nouvelles, n’ont pas pu le suivre. Il s’imagine le pire. 

Tamim est ouvrier et, à l’image de ceux de sa communauté, il n’a pas beaucoup de ressources, étant considéré par certains comme un citoyen de seconde zone. Il est heureux de se retrouver ici, dans cette communauté d’une dizaine de maisons où ses enfants peuvent jouer librement à l’extérieur et où, surtout, il peut bien protéger sa famille de l’hiver.

Et puis il y a les frappes aériennes. Ici, la grande majorité des gens rencontrés sont en faveur, car elles ont véritablement arrêté les avancées de l’EI. Les armées, autant celles du gouvernement central que celle du Kurdistan (les peshmergas), n’étaient pas en mesure de faire face à l’EI. Personne ne souhaite cependant une intervention au sol. À l’opposé, au Liban où j’étais avant de venir en Irak, les Syriens rencontrés étaient tous contre ces frappes.

Avec cette « sécurité » retrouvée, me dit Hani El-Mahdi, le directeur de CRS en Irak, ils craignent maintenant les attaques suicides. Il n’avait pas tort : le lendemain de mon départ, un attentat à la voiture piégée a eu lieu à Erbil, faisant au moins six morts et plus d’une trentaine de blessés.

La lumière au bout du tunnel est difficile à apercevoir pour la population de cette région. Mais la solidarité exprimée par la population, les équipes de travail mixtes (musulmans, chrétiens, hommes, femmes) et la résilience de ce peuple doivent maintenir notre espoir. 

Pour ma part, je n’ai qu’à penser à Youssef, cet ingénieur qui a quitté son boulot dans une entreprise privée pour joindre les rangs de Caritas. Jour après, jour, il est là sur les chantiers à vérifier le travail et à s’assurer que les personnes déplacées soient traitées dignement. Mais je ne devrais pas me surprendre, Youssef parle araméen – la langue de Jésus-Christ, comme nous nous amusions à le taquiner!