Bolivie : Les effets d’une mine sur une communauté de femmes

31 octobre 2012
par 
Mary Durran, chargée de programmes pour l'Amérique latine

De nos jours, les affaires vont bon train dans la ville minière de Huanuni, en Bolivie. L’étain extrait de la mine locale se vend près de dix dollars la livre, comparativement à deux dollars dans les années 80. Ce métal est transformé dans les fonderies locales, pour ensuite être expédié en Asie par bateau, où il sert à fabriquer des cellulaires, des ordinateurs portables, ainsi que des iPod et autres produits électroniques. Les mineurs de Huanuni sont si bien payés que la ville vit actuellement une sorte de ruée vers l’étain. Des hommes se battent, littéralement, pour obtenir un emploi à la mine COMIBOL, gérée par l’État, tandis que les jeunes filles rivalisent entre elles pour les mineurs salariés.

Poussiéreuse et brunâtre, cette ville de 40 000 habitants a vu sa population doubler avec l’ascension du prix de l’étain. La pollution y est telle qu’un séjour de trois heures à peine suffit pour faire larmoyer mes yeux et irriter mon nez. Les résidus de l’extraction de l’étain sont déversés directement dans la rivière, dont les eaux sont désormais noires. En l’absence d’un système de gestion des déchets, le surplus d’ordures créé par la hausse soudaine de la population se retrouve également dans la rivière. Et partout, des sacs de plastique volent au vent, malgré un règlement local les interdisant.

La population n’est pas sans subir les conséquences sociales de cette montée spectaculaire de l’étain; les femmes sont particulièrement touchées, car elles sont désormais entièrement dépendantes des ouvriers salariés qui peuplent la ville.

« Le prix élevé de l’étain a aussi engendré un coût social élevé », déclare une enseignante de la région, également membre d’un réseau local de soutien pour les femmes. « La violence faite aux femmes est endémique et le plus triste, c’est que les femmes tolèrent cette situation. »

Deux jeunes femmes médecins du centre de santé local affirment qu’elles traitent en moyenne six cas de violence familiale chaque fin de semaine. Le vendredi est jour de paie à la mine, un moment qui tend à coïncider avec une augmentation de ce type de violence. La plupart des victimes sont des femmes. Parfois, elles subissent des blessures si sévères qu’elles doivent être transférées à Oruro, la ville la plus proche, pour y être soignées. Les infections transmises sexuellement, le cancer cervical et le sida sont aussi choses courantes à Huanuni.

Le personnel médical de la ville s’inquiète également du taux élevé de grossesses chez les adolescentes. « Environ 50 % des grossesses se produisent chez les filles de moins de 15 ans, et il n’est pas rare de voir une jeune femme de 19 ans en être à sa troisième grossesse », déclare l’un des médecins du centre.

Pour sa part, le gouvernement offre des services juridiques aux victimes de violence familiale, un type de violence d’ailleurs interdit par la loi. Cependant, les refuges pour femmes sont inexistants. Ainsi, toute plaignante doit non seulement fournir la preuve de son agression, mais elle doit aussi trouver un endroit où vivre pendant que le processus juridique suit son cours.

Le mois dernier, une femme a été assassinée chez elle, possiblement par son mari, sur qui pèsent de lourds soupçons. Un groupe de femmes a réagi en organisant une manifestation pour protester contre ce meurtre et exiger que justice soit faite, mais les progrès tardent.

Il convient de souligner qu’aux États-Unis et en Europe, plusieurs personnes ont choisi de boycotter les minéraux qui alimentent les conflits, y compris l’étain. Ces minéraux proviennent notamment de mines de l’est du Congo, contrôlées par des groupes armés qui infligent d’immenses souffrances aux mineurs et aux civils. De la même façon, on peut faire valoir que l’extraction de l’étain en Bolivie sert à perpétuer la violence faite aux femmes et à miner leur sécurité et leurs droits.

Face à cette situation, la fédération des femmes de Huanuni fait ce qu’elle peut. Notamment, elle est parvenue à faire instaurer un règlement municipal interdisant la consommation d’alcool le mercredi. Elle travaille aussi à l’élaboration d’une « carta orgánica », une forme de constitution locale qui s’insère dans les réformes constitutionnelles de 2009. Les membres de la fédération font preuve de pragmatisme quand vient le temps de désigner les coupables pour l’asservissement des femmes dans leur communauté : « Il serait naïf de blâmer uniquement les hommes pour la situation actuelle », déclare une femme, également ouvrière de la mine. « Les femmes de Huanuni ont perdu toute forme de respect envers elles-mêmes; tout ce qui les intéresse, c’est de courir après les salaires élevés des mineurs », poursuit-elle. « À moins d’une énorme transformation dans les mentalités des femmes, rien ne changera. »

Sur une note positive, les mesures environnementales concernant la mine ont été renforcées, grâce aux efforts d’organismes environnementaux locaux. En outre, les activités de plaidoyer d’un partenaire local de Développement et Paix ont amené le gouvernement à décréter une urgence environnementale à Huanuni. Le décret stipule que le gouvernement « assurera la promotion de plans, de programmes et de projets pour effectuer des études techniques, ainsi que la mise en œuvre de politiques de prévention, d’atténuation, de réhabilitation et de rétablissement, afin de contrer les effets négatifs sur l’environnement et la population de la région de Huanuni. » Notre partenaire travaille aussi avec des fédérations de femmes locales pour promouvoir l’éducation des femmes; cependant, à ce jour, personne n’est arrivé à produire un plan crédible pour éliminer la dépendance des femmes aux salaires élevés des hommes de Huanuni.

Les noms des personnes et des organisations ont été omis pour empêcher toute forme de représailles ou de violence par leur communauté envers les femmes et les témoins cités.