Des ressources minières en Sierra Leone : franchir le cap des bonnes intentions

Dans Missions
20 mai 2014
par 
Raphael Yimga Tatchi, chargé de programmes pour l'Afrique

Plus d’une décennie après une horrible guerre civile qui a ravagé le pays de 1991 à 2002, faisant état de 120 000 morts et de milliers de civils mutilés, la Sierra Leone, petit pays d’Afrique de l’Ouest, qui compte 6,3 millions d’habitants, se reconstruit courageusement. Depuis les accords de paix signés en 2002, deux élections présidentielles ont eu lieu en 2007 puis en 2012, et les gouvernements successifs multiplient politiques, programmes, initiatives et réformes dans différents secteurs pour relever les nombreux défis. Pour autant, 70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté sans avoir accès aux services sociaux de base et la production nationale de riz, l'aliment de base (dont le coût a augmenté de plus de 50% entre janvier et juillet 2008), couvre relativement 70% des besoins de la population, le reste étant importé.

Le pays figure parmi les plus pauvres du monde et ce, malgré une croissance économique soutenue ayant atteint 13,3% en 2013 ! Ceci s’explique surtout par l’entrée en production et l’exportation ces deux dernières années de deux sites majeurs de minerais de fer. D’autre part, de nombreux autres chantiers sont en exploration ou en développement car le pays est riche en minéraux avec de grandes réserves de fer, de rutile, de diamants, de bauxite et même du pétrole offshore au large de la capitale. Dire que la Sierra Leone, un pays encore reconnu comme État fragile, est un gigantesque site minier à ciel ouvert n’est aucunement exagéré.

Dans ces conditions, en provenance du Canada, du Québec et plus particulièrement de Développement et Paix, qui est présent dans ce pays bien avant la guerre et travaille sur différentes thématiques dont la gouvernance des industries extractives, l’exercice d’une visite sur le terrain mène souvent à d’intenses moments de remise en question. Car, depuis plusieurs décennies déjà, l’idée partagée d’une certaine conscience collective mondiale selon laquelle un autre avenir commun est possible, a permis l’émergence de diverses initiatives citoyennes visant le secteur des industries extractives telles que L’Initiative pour la transparence des industries extractives ou encore le réseau Publiez ce que vous payez. Développement et Paix a lancé à l’automne dernier, sa campagne Une voix pour la Justice pour exiger l’institutionnalisation d’un Ombudsman qui contribuerait à assurer dans les pays du Sud, une exploitation minière responsable par les compagnies minières canadiennes.

Autrement dit, autant en Sierra Leone qu’au Canada, des questions majeures au cœur des industries extractives subsistent. Là-bas, malgré les ambitions affichées par le gouvernement et nombre d’initiatives des sociétés civiles nationale et internationale, le secteur ne présente toujours pas de signes substantiellement positifs de sa contribution au développement du pays. Malgré les espoirs entretenus et les promesses formulées, à la fois par le gouvernement et les compagnies minières, la corruption et l’absence de transparence dans les conditions d’attribution des contrats miniers, les violations des droits des travailleurs et des communautés vivant autour des sites d’exploitation, les destructions environnementales et leurs impacts avérés sur la santé et la sécurité alimentaire, restent des préoccupations profondes chez la majorité des interlocuteurs. Ici, au Canada, le gouvernement ne semble toujours pas prêter une attention spéciale à la demande d’un ombudsman.

Quoiqu’il en soit, l’une des questions qui gagnerait à être davantage explorée est celle de savoir comment dans le contexte sierra-léonais, on pourrait efficacement passer des bonnes intentions, à la construction et à la mise en place d’un dispositif qui assure l’émergence d’une gouvernance démocratique et experte du secteur. Et pour ne citer que quelques thématiques urgentes, on peut noter, les capacités institutionnelles et processus décisionnels nationaux relatifs à la négociation des contrats miniers, le système national de fiscalité applicable au secteur minier ou encore de la transparence des processus de participation des communautés affectées, à l’analyse et à l’évaluation des impacts environnementaux et sociaux des projets miniers. Sans même évoquer la question lancinante d’une transformation du système de formation professionnelle et technique, qui permette d’éviter les cas de figure cocasses d’indisponibilité de ressources humaines à combler des emplois non qualifiés. L’économie de telles démarches structurellement transformatives laisse en général la place à des postures moralistes voire même grossièrement naïves.

D’incessantes et épidermiques poussées de cris d’orfraie sur la contradiction consubstantielle des ressources minérales et du développement de l’Afrique ne changeraient en rien la situation de très nombreux jeunes ruraux sans perspective… Rien ne changerait non plus à ces incongruités, dont celle relevée dans au moins une situation récente, où des communautés rurales en situation de négociation et de défense de leurs intérêts dans le cadre d’un projet minier d’envergure, se sont vues gracieusement payer leurs frais d’avocats-conseils par la compagnie minière elle-même… Bien suspect modèle de responsabilité sociale d’une entreprise !

Il existe pourtant des pistes porteuses d’alternatives. Ainsi, l'adoption par l’Union africaine en 2008 de la Vision africaine des mines, sans être en soi un modèle révolutionnaire, en est une. Elle trace la voie d’un cadre équilibré de réflexion et d’action dans le secteur. Son appropriation créative par différents acteurs en Sierra Leone et parmi lesquels des partenaires de Développement et Paix, demande à être comprise et soutenue. Seulement, même pour des optimistes téméraires, le chemin à faire reste encore long. Donc vigilance et au travail !