Encore 200 000 personnes sans une véritable maison

Dans Urgences
10 janvier 2014
par 
Gilio Brunelli, Directeur Service des programmes internationaux

À la veille du quatrième anniversaire du séisme qui a frappé Haïti, il n’y a dans les rues de Port-au-Prince, ni préparatifs particuliers, ni attentes spéciales. Il n’y a rien de prévu du côté des organisations de la société civile, alors que le bruit court que le gouvernement organisera quelque chose pour souligner ce triste événement. Mais à trois jours du moment fatidique, on ne connaît toujours pas la nature, ni l'envergure que prendra la « chose ». De toute façon, le cœur n'y est pas. Pour la majeure partie de la population haïtienne, le 12 janvier risque fort bien d'être le jour qui suit le 11 janvier, et la vie continuera, pénible et imprévisible. Peut-être soulignera-t-on de manière plus significative le cinquième anniversaire ?

Et pourtant, de nombreux progrès ont été accomplis. Le plus frappant reste sans doute le nettoyage des rues. Ce n’est pas une chose insignifiante lorsqu’on sait que des millions de tonnes de gravats encombraient les rues et les ruelles sans que, par ailleurs, le gouvernement ou quiconque ne sache comment les déblayer et encore moins où les entreposer. Mais cela a été fait ! On peut maintenant circuler en ayant comme seul problème les embouteillages qui permettent d'ailleurs de constater que des murs de soutien et de contention ont été construits et que des maisons, des immeubles, des édifices ont été bâtis. Port-au-Prince n'est plus la ville que j'ai connue il y a deux ou trois ans, ni même l'année dernière.

Alors pourquoi cette amnésie volontaire ? Certes, celles et ceux qui ont perdu des êtres chers, leurs biens matériels ou leur toit se souviendront de la date fatidique du 12 janvier 2010, mais pour cela nul besoin d'attendre aujourd’hui, car ils souffrent tous les jours de l'absence d'un conjoint, d’un enfant, d'un parent, d’un ami disparu. Comme disait Neruda, l'absence est une grande fenêtre à laquelle on peut accrocher tout ce que l'on veut. Le peuple haïtien y accroche ses morts. Mais cette atmosphère montre également à quel point les questions fondamentales qui touchent la société haïtienne, n'ont toujours pas été réglées. On parle de structures archaïques qui entravent la relance de l'économie, de corruption et d’incompétence qui empêchent l'application de nouvelles initiatives, mais aussi d'impunité et de privilèges qui font fi des règles les plus élémentaires de la vie en société. On constate que la situation en Haïti, aujourd'hui, n’est pas meilleure que celle que connaissait le pays avant le séisme et ce, même en prenant bonne note de ce qui a été remis en état.

Aujourd’hui, 1,3 million de personnes ont retrouvé une maison, ce qui est un résultat très respectable. On estime toutefois qu'environ 200 000 personnes déplacées vivent encore dans des camps qu'on ne peut malheureusement plus qualifier de « temporaires » ! On se demande alors combien de personnes sans-abris y avait-il en Haïti avant le séisme ? Qu'a-t-on fait depuis quatre ans pour régler les problèmes de logement, de migration urbaine et de titres de propriété qui, année après année, et ce, bien avant 2010, produisaient immanquablement des dizaines de milliers de personnes sans-logis ? Pas grand-chose ! Des milliers de personnes finiront par vivre de manière permanente dans des abris provisoires, et le séisme de 2010 sera, pour quelque temps encore, l'excuse parfaite pour éviter de regarder le problème en face. En effet, la « production » de sans-abris est une conséquence du dérèglement de la société haïtienne et non plus du dérèglement des plaques tectoniques…

Alors, on comprend mieux pourquoi ni le cœur, ni la tête ne sont à la célébration. Plus la reconstruction et la relance avancent et plus on revient aux errements du passé, aux questions structurelles et aux injustices fondamentales, alors que comme disait Dom Helder Câmara, les pauvres ne peuvent pas attendre.

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