Éthiopie : le blogue de Gilio Brunelli

6 novembre 2011
par 
Gilio Brunelli, directeur du Service des programmes internationaux

Directeur du Service des programmes internationaux de Développement et Paix, Gilio Brunelli séjournait récemment en Éthiopie. Il a visité des communautés affectées par la sécheresse qui sévit dans la Corne de l'Afrique. Voici ses impressions quotidiennes, acheminées par courriel.

Mercredi 16 novembre 2011

Il fait froid aujourd'hui sur Addis Abeba. Bien qu'en zone tropicale, la ville se trouve à 2400 mètres entre des montagnes dont les sommets atteignent les 4000 mètres. Les passants s'empressent de traverser les rues afin de marcher du côté ensoleillé. L'hiver approche à grand pas. Neigera-t-il cette année... en Éthiopie?

Notre mission tire à sa fin. Les membres de la délégation sont déjà sur d'autres dossiers: Sam va bientôt rentrer au Canada pour une petite chirurgie, Bruce va visiter des projets dans le Sud du pays pendant encore une semaine, Grant poursuit son voyage à destination de Harare, au Zimbabwe, Jacqueline rentre à Kampala avec des arrêts à Nairobi et ailleurs afin d'accompagner une délégation qui vient de Suisse, Jillian doit se rendre dans des camps de refugiés au Kenya et moi j'embarque pour Londres puis Montréal où plusieurs dossiers m'attendent. Tôt ou tard, on se rencontrera encore sur les chemins de la solidarité mais la séparation nous fait un petit pincement au cœur. Depuis deux semaines nous partageons nos journées au complet.

Qu'avons-nous appris? Dans moins de trois semaines, le rapport final sera déposé sur la table du conseil d'administration de la Banque de céréales vivrières du Canada, rempli de nos constats et de nos recommandations quant à l'évolution souhaitable de l'aide alimentaire. Mais s'il y a un apprentissage qui mérite d'être mentionné et largement diffusé, c'est le suivant. La famine n'est pas une situation qui est donnée. La famine ne s'explique pas par elle-même. Au contraire, la famine est un processus très dynamique où des circonstances écologiques, des phénomènes météorologiques et des conditions technologiques sont réinterprétés en fonction de choix politiques précis et d'intérêts stratégiques ambitieux.

Le gouvernement de l'Éthiopie vise l'autosuffisance alimentaire d'ici cinq ans et veut élever le pays au rang de pays à développement humain moyen d'ici 2025. Des objectifs fort louables, c'est certain, mais personne – sauf quelques hérauts - ne les croit réalisables. Entretemps, cependant, ils déterminent le sort de millions de paysans et éleveurs pauvres, bien plus que n'importe quel régime pluviométrique.

Mardi 15 novembre 2011

Teanastellen (Bonjour), lance la réceptionniste lors de notre arrivée aux bureaux, fort modestes, du Programme alimentaire mondial au centre-ville d'Addis Abeba. À voir l'extérieur, il est difficile de croire que quelque 600 millions de dollars quittent ces bureaux chaque année sous la forme de secours d'urgence, de programmes de services sociaux et de développement. C'est ici, en Éthiopie, que le PAM gère son plus gros programme dans le monde. Un programme immense, devrait-on dire. On dit qu'ici, 20 millions de personnes reçoivent de l'aide alimentaire chaque année. Sept millions d'entre elles la reçoivent du PAM.

L'après-midi, nous avons rencontré le spécialiste de la sécurité alimentaire et le directeur du programme Éthiopie de l'ACDI. Plus modeste, la contribution du Canada est néanmoins bien organisée et adéquate. Le montant total dépensé par l'ACDI en Éthiopie pour 2009-2010 est de 164 millions de dollars. Et pas de doute, un fort pourcentage de cette somme est consacré à l'agriculture et au développement.

L'agriculture ici, c'est un gros morceau. Forcément puisque 84 % des 82 millions d'Éthiopiens vivent en milieu rural. Et une telle situation est encouragée par le gouvernement actuel. Le développement du pays, tel qu'on le réfléchit dans les cercles gouvernementaux, entend rendre inséparable modernisme et agriculture. Néanmoins, un nombre important de gens vivant en zones rurales ne sont pas des cultivateurs, mais plutôt des éleveurs (des pastoralistes) qui conduisent leurs troupeaux de boeufs, moutons, chameaux, chèvres et ânes à travers des terres non utilisées. Ils représentent 15 % de la population et près de 40 % du produit agricole brut du pays. Mais aucun programme important ne leur vient en aide. S'ils veulent un appui, explique-t-on, qu'ils deviennent des cultivateurs !

Notre mission se termine bientôt. Plus que deux jours. Demain, je vous enverrai mes dernières notes du terrain. Jeudi après-midi, ce sera le temps de rédiger les premières lignes du rapport qui sera remis à la direction de la Banque de céréales vivrières du Canada.

Lundi 14 novembre 2011

Saviez-vous que l'Éthiopie comporte plusieurs centaines de milliers de paysans sans terre? Difficile à croire et à comprendre dans un pays où, en raison de son passé récent, l'accès à la terre est strictement réglementé par l'État lui-même via des comités locaux qui rejoignent même le village le plus éloigné! Toujours est-il qu'un programme existe pour établir 440 000 familles paysannes (comptez en moyenne 5  personnes par famille) sur des terres non occupées. Par ailleurs, tout le monde ici s'entend pour dire que les paysans sans terre sont beaucoup plus nombreux que les familles enregistrées dans ce programme. Il ne fait pas de doute, finalement, que ces paysans sans terre sont encore plus pauvres et démunis que les paysans pauvres (qui ont eux, un peu de terre).

Cette information émerge de plusieurs rencontres tenues aujourd'hui, ici même à Addis-Abeba, avec des ONG et avec des agences du gouvernement éthiopien. C'est incroyable l'argent, les plans, les bonnes intentions, de part et d'autre, qui constituent cet énorme chantier qu'est le développement agricole de ce pays. Tout comme il est difficile de comprendre pour quelle raison les paysans eux-mêmes ne sont pas assis à la table où sont prises les décisions importantes qui les touchent. Et malheureusement, cette absence est remarquable aussi dans les prises de décisions de certaines grandes ONG. La manipulation des statistiques par ailleurs semble être un exercice auquel s'adonnent plusieurs intervenants, soit pour montrer qu'il y a beaucoup de paysans pauvres en Éthiopie et donc réclamer plus d'argent pour leur venir en aide, soit pour montrer que leur nombre diminue grâce à ces programmes d'aide, et donc demander encore plus d'argent pour qu'ils puissent continuer. Par exemple, il a déjà été établi que d'ici trois ans, deux millions de pauvres auront acquis les moyens de subvenir à leurs besoins de façon autonomes, peu importe ce qui pourrait arriver dans cette période : sécheresses, flambées des prix,  mauvaises récoltes, que sais-je!

Pas toujours très reluisant, le monde du développement international. Alors, je préfère penser à cette femme rencontrée en pays amhara avant-hier, qui, avec son mari et ses trois enfants, a planté une centaine de pommiers (les pommes se vendent 1 dollar l'unité), avec les revenus desquels elle a loué une parcelle adjacente à la sienne et y a planté d'autres pommiers et des légumes, a bâti des ruches pour y élever des abeilles qui produiront du miel, toujours en demande car nécessaire à la fabrication de la boisson nationale, le tedj, a construit un poulailler pour des animaux de basse-cour qui donneront des œufs et de la viande, et qui de mille et une manières a refusé de se laisser enfermer dans le cycle de la pauvreté et des programmes d'aide qui l'y maintiendraient. Elle est la preuve vivante que la pauvreté et la misère ne sont pas des conditions de vie normales, pas même en Éthiopie!

Dimanche 13 novembre 2011

Les derniers jours, nous les avons passés en pays ahmara (le centre de l’Éthiopie), à environ 600 km au nord d’Addis Abeba. Nous avons pris la route, de village en village, nous arrêtant ici et là pour discuter avec les petits paysans et visiter leurs terres. Tous vivent sous le seuil de la pauvreté et doivent affronter de nombreux défis afin de nourrir leur famille durant toute l’année. On parle ici de millions de personnes.

Pourtant, les terres que nous voyons sont belles et bien fournies. C’est le temps de la récolte du blé et des autres céréales. Les champs, couverts de fleurs jaunes, sont prêts pour la moisson. Le bétail (vaches, chèvres, moutons, ânes,) circule partout et nous avons dû arrêter notre automobile maintes fois afin d’éviter les bêtes qui s’élancent sur la route.

Alors, quel est le problème?

En fait, les problèmes sont nombreux. D’abord, l’étendue des terres (un demi hectare) est trop petite et ne suffit pas à nourrir une famille, peu importe le travail qu’elle y consacre ou même l’abondance de la récolte. Puis, les prix des récoltes sont ridiculement bas. Un exemple: un quintal (100 kg) de blé est vendu 1000 birrs, 1200 tout au plus, soit 50 ou 60 dollars. Pour les autres céréales (maïs, sorgho et teff), c’est encore moins.

Les familles connaissent ici une difficulté bien particulière. C’est la période comprise entre la plantation et la récolte, alors que la nourriture n’est plus disponible. C’est ce qu’on appelle le temps de la soudure. Le peu d’argent obtenu des récoltes est vite dépensé au moment même où les prix des aliments augmentent. Puis, on doit se résigner à vendre des bêtes ou encore les maigres biens que la famille possède. Arrivent ensuite la famine et l’exode vers des centres de distribution de nourriture. Les familles doivent affronter chaque année ce cycle de la pauvreté. 

Lundi 7 novembre 2011

Au programme aujourd'hui: une visite chez Caritas Éthiopie, que l'on nomme ici l'Ethiopian Catholic Secretariat (ECS). L'organisme œuvre dans cinq diocèses où il appuie 70 000 familles touchées par l'actuelle pénurie alimentaire. Ici, la taille moyenne des fermes familiales se situe entre 0,5 et 1,5 hectares.

Les régions les plus vulnérables à la sécheresse couvrent l'est et le nord du pays. Il est coutume d'affirmer que presque toute l'Éthiopie est « naturellement » vulnérable à la sécheresse. Pourtant, Israël reçoit annuellement moins de pluie que l'Éthiopie. Il y a donc lieu de questionner la notion du « naturellement » vulnérable, nous font remarquer nos amis de l'ECS.

La sécurité alimentaire est un des dossiers menés par l'ECS. Il intervient aussi auprès des enfants abandonnés et des personnes vivant avec le VIH/sida. L'organisme gère ou appuie des écoles et des dispensaires liés aux diocèses et aux communautés religieuses. Bien que les 700 000 catholiques d'Éthiopie ne représentent que 1 % de la population totale du pays, l'Église catholique, par l'ECS principalement, arrive au deuxième rang, après le gouvernement, lorsqu'il s'agit d'offrir des services d'éducation, de santé, de refuges pour les jeunes et d'aide sociale à la population.

Comment explique-t-on cela chez Caritas Éthiopie? L'engagement de Jésus envers les pauvres et l'enseignement social de l'Église ne laissent pas le choix: les catholiques doivent s'engager dans le travail social.

Dimanche 6 novembre 2011

Je viens d'arriver à Addis Abeba, la capitale de l'Éthiopie, une ville située à 2400 mètres au dessus du niveau de la mer. Combien de gens vivent ici? Les chiffres varient entre 4 et 7 millions d'habitants... selon nos différents chauffeurs de taxis.

Classée au 174e rang - sur 187 pays - dans le Rapport sur le développement humain 2011 du PNUD, l'Éthiopie compte 80 millions d'habitants. 40 % d'entre eux vivent sous le seuil de la pauvreté.

Entre quinze et vingt institutions du Canada sont présentes ici, ce qui comprend l'ACDI, les organismes de coopération internationale, les Églises, les universités et les syndicats. Le Canada fait partie des dix principaux pays donateurs. Si l'on ne tient compte que l'aide alimentaire, le Canada se hisse alors au troisième rang.

L'Éthiopie est le troisième plus grand récipiendaire de l'Aide publique au développement (APD) du Canada, après Haïti et l'Afghanistan. C'est de loin le pays d'Afrique qui reçoit le plus.

ôté sécurité alimentaire, deux journées de pluies imprévues à la grandeur du pays - il ne pleut jamais en novembre! - mettent  en danger les prochaines récoltes. À ce moment-ci, le soleil est nécessaire pour sécher les champs de maïs, de blé, de sorgho et de teff, une céréale fort importante en Éthiopie puisqu'elle est l'ingrédient de base du pain non levé appelé injera. Les pluies font retourner les feuilles et les grains tombent au sol. Elles sont alors perdues.