Haïti et le développement humain intégral

Dans Urgences
12 février 2013
par 
Mgr Frederick Henry, Évêque de Calgary

L’Année de la foi annoncée par le Pape Benoît XVI est une « invitation à une conversion authentique et renouvelée au Seigneur, unique Sauveur du monde » (Porta fidei 6). Tout au long de cette Année de la foi, la population catholique est invitée à se pencher et à réfléchir sur les documents de Vatican II et sur le Catéchisme de l’Église catholique afin d’approfondir sa connaissance de la foi chrétienne.
 
La Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes), publiée en 1965, est un document particulièrement important du Concile Vatican II. « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » (GS 1)

À mesure que le texte de la Constitution progresse, les Pères conciliaires poursuivent leur réflexion en faisant remarquer : « De plus, tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est une offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. » (GS 27)

À la suite de ce Concile et en réponse à la lettre encyclique du Pape Jean-Paul II, Populorum Progressio, en 1967, la Conférence des évêques catholiques du Canada a fondé l’Organisation catholique canadienne pour le Développement et la Paix. La paix porte désormais un nouveau nom, le développement. Nous devons chercher à l’atteindre petit à petit, jour après jour, en faisant tout notre possible pour promouvoir une plus grande justice entre tous les êtres humains.

La pauvreté extrême empêche d’atteindre un véritable développement humain. Le Pape Benoît XVI a fait remarquer: « Le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain. » (Caritas in Veritate 9)

Il est désolant, mais pas surprenant, que Don Cherry, animateur de l’émission Coach’s Corner de CBC, ait écrit sur Twitter le mois dernier : « Je me trompe peut-être, mais l’an dernier le Canada a donné 49,5 millions de dollars à Haïti. Avons-nous perdu la tête ? » Même le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino, a parlé de geler l’aide à Haïti. Mais après, il a dû nuancer ses propos : « Bien que les objectifs de certains projets spécifiques aient été largement atteints, la société haïtienne est encore loin d’être autosuffisante… Malgré tout, nous demeurons préoccupés par la lenteur du processus de développement en Haïti, en grande partie liée à la faiblesse de leurs institutions de gouvernance. »

Malgré les dires des prophètes de malheur, la situation a changé en Haïti, surtout à Port-au-Prince, même s’il s’agit de changements aussi élémentaires que la disparition des montagnes de décombres qui jalonnaient les rues depuis le tremblement de terre. Néanmoins, de nombreuses familles vivent encore dans des tentes dans des conditions de pauvreté et de précarité extrêmes.

De plus, une bonne partie des organisations internationales qui s’étaient installées en Haïti et disposaient de fonds importants ont déjà quitté le pays. Elles étaient présentes en Haïti surtout pendant la phase d’urgence, mais certaines d’entre elles se sont éclipsées par la suite, au moment où commençait la reconstruction.

Dans ce contexte, il est très éclairant de mettre en parallèle certains passages de la lettre encyclique Caritas in Veritate du Pape Benoît XVI avec une entrevue de Jean-Claude Jean, directeur du bureau de Développement et Paix en Haïti, sur la situation générale dans son pays.

Pape Benoît XVI - Donner à manger aux affamés est un impératif éthique… et une exigence à poursuivre pour sauvegarder la paix et la stabilité de la planète. » (CV 27). Il n’est donc pas suffisant de fournir une aide alimentaire à la population haïtienne, il faut adopter une perspective à long terme afin de promouvoir la sécurité alimentaire [grâce à des activités agricoles] « respectueuse de l’environnement et attentive aux populations les plus défavorisées. » (CV 26)

Jean-Claude Jean - Haïti est un pays pauvre et nous croyons qu’il est important d’aider les personnes particulièrement vulnérables grâce à des initiatives de promotion de la souveraineté alimentaire. Par exemple, nous travaillons en partenariat avec le Mouvement Paysan Papaye, un de nos partenaires depuis plus de 25 ans, pour favoriser l’apprentissage de diverses techniques agricoles, pour diversifier les cultures destinées à la consommation familiale et à la vente, et pour distribuer des intrants comme des engrais afin d’améliorer la productivité du sol.

Pape Benoît XVI - « Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants…, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser. En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économicosociale. » (CV 25)

Jean-Claude Jean – Nous mettons l’accent sur la promotion de la justice et des droits humains pendant la phase de reconstruction parce que nous croyons que cela peut contribuer à faire progresser significativement la démocratie en Haïti. ... Les projets de reconstruction ont été conçus à partir du modèle des coopératives d’habitation que l’on trouve à Montréal, qui permet aux familles de gérer leur propre environnement. Nous voulons construire des maisons permanentes dans la région de Gressier (une commune proche de Léogane, qui se trouvait à l’épicentre du tremblement de terre), et nous voulons les construire dans les endroits où les familles vivaient avant le séisme, pour ne pas les déraciner en les déménageant dans des villages artificiels… Les projets ont été élaborés par des organisations locales avec la participation directe de la population. De plus, les personnes auxquelles ceux-ci s’adressent ne veulent pas être appelées « bénéficiaires » de ces projets, mais plutôt « partenaires » ! ... Nous appliquons les normes et les codes de construction en vigueur au Canada, et en particulier la réglementation parasismique, car le gouvernement haïtien n’impose aucune réglementation officielle en matière de construction.

On a parfois tendance à dire qu’il n’y a pas d’espoir en Haïti, que tout le monde est découragé, mais lorsqu’on pense à la détermination du peuple haïtien, à certains résultats positifs des projets de reconstruction et à la perspective à long terme adoptée par Développement et Paix, il y a tout lieu d’être rempli d’espoir.

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