Haïti : l’opposition populaire au nouveau budget laisse-t-elle entrevoir un changement majeur ?

Dans
12 octobre 2017
par 
Mary Durran, Chargée de Programmes Amérique latine

Un an après que l’ouragan Matthew, de catégorie 4, ait frappé le sud d’Haïti, des groupes de paysans ayant perdu leurs maisons et leurs récoltes sont descendus dans la rue pour protester contre le budget présenté par le gouvernement qu’ils ont qualifié de criminel et de punition contre la population.     

« Comment est-il possible, que le Parlement obtienne 5 % de l’enveloppe budgétaire, que 17 % soient consacrés à une mystérieuse catégorie « autre » et que moins de 7 % aillent à l’agriculture, dans ce pays où les gens doivent se nourrir de produits alimentaires importés? » se demande le groupe Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen, une organisation paysanne nationale, partenaire de Développement et Paix – Caritas Canada, au sujet du premier budget du gouvernement de Jovenel Moïse, assermenté en février 2017. 

Dans ce budget de 144 milliards de gourdes (2,2 milliards de dollars US), 3,4 milliards de gourdes (5,2 millions de dollars US) sont allouées à la présidence et au bureau du premier ministre; la flotte de véhicules du président – supervisée uniquement par l’exécutif – reçoit à elle seule 5 millions de gourdes.  « Si le président ne prenait qu’un peu de cet argent pour l’investir dans des semences que les paysans pourraient planter, nous aurions de quoi manger dans nos assiettes et les paysans cesseraient d’avoir toujours faim », déclare Antoinier St-Cyr, un membre de Tet Kole dans la ville de Cavaillon, au sud du pays, durement frappée par l’ouragan Matthew l’an dernier.

Les partenaires estiment également que l’augmentation des taxes prévues au budget va affecter durement les couches les plus pauvres. « Les petits paysans vont devoir payer des taxes sur tout, dont les animaux et les semences qu’ils achètent au marché » ajoute Hérode, un autre membre de Tet Kole.  « Nous devrons payer 350 gourdes (7$ CAD) pour la vente d’une chèvre, et 1000 gourdes (20$) pour la vente d’une vache. Et pourtant nous n’avons ni école ni hôpital par ici » ajoute Antoinier St-Cyr.  

Le 2 octobre dernier, dans la foulée des manifestations du Mouvement Paysan Papaye, dans le Plateau central, des centaines de membres de Tet Kole ont manifesté contre ce budget dans les rues de Cavaillon. « Le secteur paysan est encore une fois marginalisé par ce budget », constate Chenet Jean-Baptiste, le directeur général de l’Institut de Technologie et Animation (ITECA), un partenaire de Développement et Paix – Caritas Canada. « L’enveloppe consacrée à l’agriculture n’est que de 10 milliards de gourdes – moins de 7 % du budget global, et 80 % de cette enveloppe sont affectés au fonctionnement du ministère plutôt qu’à des projets agricoles », déclare-t-il avant d’ajouter que « le gouvernement ne fournit aucun soutien à l’agriculture, qui permettrait d’augmenter la production alimentaire et de générer des revenus pour les petits paysans. Et pourtant, le secteur agricole représente un secteur clé pour toute politique de développement économique juste et durable. »

En 2016, l’ouragan Matthew a provoqué des pertes estimées à 34 milliards de gourdes (538 millions de dollars US) – plus de trois fois le budget prévu pour ce secteur – et causé des pertes majeures pour 2 millions de familles, soit 20 % de la population paysanne haïtienne.   

 « Bien sûr, les gens devraient payer des taxes, comme tout le monde le fait dans les autres pays », estime l’organisme Tet Kole, « mais que nous rapportent ces taxes ? Elles devraient certainement permettre d’investir dans le secteur agricole, dans les écoles et universités, les centres de santé et les hôpitaux ainsi que dans le logement. »

La mobilisation coordonnée de la population contre ce budget est perçue toutefois comme un signal positif et inédit que les citoyens s’éveillent à l’idée que les autorités sont redevables envers ceux qui les ont élues.  

Comme le soulignait Le Nouvelliste, dans son éditorial du 20 septembre dernier, « Nous accusons souvent les autorités de tous les maux, mais nous oublions très souvent que nous sommes complices de leur mauvaise gouvernance. Comme des brebis, nous acceptons que des charlatans prennent en otage le système électoral. Le pire, nous les laissons gaspiller tranquillement nos faibles ressources. Les manifestations sont-elles le début d’une rupture avec ce système où l’on donne tout aux autorités sans rien exiger d’elles? »