Honduras: la politique entachée de l’énergie propre

1 août 2018
par 
Mary Durran, Chargée de Programmes Amérique latine

Développement et Paix – Caritas Canada travaille depuis 20 ans maintenant en partenariat avec Caritas Choluteca dans le sud du Honduras.  Notre collaboration actuelle avec cette Caritas diocésaine vise à renforcer les communautés locales pour la défense de leur environnement et de leurs ressources naturelles.  

Il fait 36°C à l’ombre et la population de Los Prados (Namasigüe) s’est réunie dans le camp de résistance, un abri de bois avec un toit de paille, qu’elle a érigée près d’un champ d’herbe desséchée. Les femmes, déjà en sueur à 10 heures du matin, se rafraîchissent avec des éventails de papier, et tout près de là, des iguanes se dorent au soleil.  Sous l’abri, des hamacs de nylon sont suspendus entre les poutres de bois et des débris de sacs de plastique volent au vent.   

« Personne n’est jamais venu nous expliquer quoi que ce soit ou nous donner de l’information sur ce projet », raconte le conseiller local Leonardo Amador Rodriguez au sujet de l’installation imminente de 134 000 panneaux solaires dans le champ voisin. Est-ce que ces panneaux solaires feront monter la température déjà étouffante ? Dans une zone propice aux sécheresses, est-ce que cela affectera l’alimentation en eau ?  Comment les gens trouveront-ils leurs sources de protéines quand les lièvres et les iguanes qu’ils ont l’habitude de chasser ici auront disparu à cause de la déforestation préalable au projet?  Qui viendra enlever les panneaux solaires dans 20 ans quand ils seront devenus obsolètes ? 

Parmi les nombreuses questions sans réponse, une certitude : l’énergie générée par les panneaux solaires ne bénéficiera pas à la population de Los Prados, mais au réseau national d’électricité et sera peut-être même consacrée à l’exportation vers d’autres pays d’Amérique centrale. 

« Nous nous opposons à ce projet qui menace notre santé et celle de nos petits-enfants », déclare Rodriguez au sujet de ce mégaprojet financé par du capital norvégien et par la Banque de développement centraméricaine, et dont les profits annuels sont estimés à 15 millions de dollars US. Ce projet, l’un des 32 projets d’énergie solaire en cours au Honduras, fait partie du plan du gouvernement pour réduire graduellement la dépendance du pays aux énergies fossiles en augmentant les sources d’énergie propre, une transition soutenue par le Fonds international pour le climat. Le sud de Choluteca, reconnu comme un « couloir de sécheresse », par son soleil abondant et ses rudes périodes de sécheresse, a attiré la majorité de ces nouvelles installations d’énergie solaire.  Mais cette région est aussi le site de terres humides du Golfe de Fonseca, reconnues et protégées, en principe, par des traités internationaux.

Il y a deux ans, pour protester contre ce projet, la communauté a érigé ce camp de résistance pacifique. Mais, selon Energias Solares, l’une des cinq compagnies de ce conglomérat d’actionnaires, il s’agit d’agitateurs violents, et 32 personnes sont poursuivies pour obstruction. Parmi les accusés, plusieurs femmes, et Erasmo de Jesus Pastrana, un homme dans la soixantaine qui a été frappé au visage par l’un des gardes de sécurité armés de la compagnie. Pastrana fait l’objet d’une ordonnance de détention et ne peut quitter la communauté par peur d’être arrêté.   

Les accusés sont défendus par des avocats qui travaillent avec Caritas Choluteca.  Ils ont pu éviter la prison en acceptant de se rendre à Choluteca au moins une fois par semaine pour signer des documents de la cour.  La plupart d’entre eux n’ont pas les moyens de payer 11$ pour le trajet d’autobus, et ceux qui travaillent et peuvent payer n’ont pas le temps d’effectuer ce long trajet de 12 heures aller-retour.    


Santos Armando Vasquez accusé d'obstruction

Cette histoire illustre bien une tendance globale préoccupante, soulignée par les Nations Unies et les organisations internationales de droits humains, à savoir la criminalisation des défenseurs des droits humains et de l’environnement, ainsi que les dangers croissants qui menacent celles et ceux qui s’opposent à l’installation de mégaprojets sur leurs terres.     

La gestion par le Honduras de cette transition vers une énergie propre trace un portrait plutôt sombre de l’état des lieux dans ce pays d’Amérique centrale. Les lois mises en place après l’ouragan Mitch pour inciter le secteur privé à participer à la production énergétique a attiré des investisseurs provenant d’une clique d’hommes d’affaires locaux avides d’opportunités financières. Après le coup d’État de 2009, les lois empêchant les projets énergétiques dans les zones protégées ont été bloquées et la course aux investissements dans le secteur énergétique a été lancée.   

Les organisations locales ont dénoncé l’absence de transparence entourant l’octroi de concessions pour le secteur énergétique - qui se fait sans appels d’offres ni évaluations d’impacts environnementaux. Deux des principaux investisseurs des neuf installations solaires de la région de Choluteca sont considérés comme persona non grata par les communautés locales. L’un d’eux, Roberto David Castillo Mejia, un investisseur majeur d’Energias Solares SA, est en prison pour avoir organisé en 2016 le meurtre de l’environnementaliste Berta Caceres et pour blanchiment d’argent. L’autre, Orlando Pinto, investisseur majeur dans les trois concessions de Los Prados, est aussi en prison pour trafic de drogue et blanchiment d’argent.    

Pourtant, malgré le meurtre de Berta Caceres et d’autres leaders de la résistance à des projets hydroélectriques, la communauté internationale continue de soutenir la transition vers l’énergie propre du Honduras, et n’a, jusqu’à maintenant, pas imposé de véritables critères pour l’obtention du consentement préalable et éclairé des communautés affectées par les projets.  Actuellement, près de 43% de l’énergie du Honduras provient des combustibles fossiles, 28% de l’hydroélectricité, et le reste est un mélange de biomasse, d’éolien et de solaire. Quoi qu’il en soit, l’empreinte carbone du Honduras est plutôt faible : avec seulement 1, 1 tonne métrique de gaz à effets de serre par habitant (comparativement à 15,1 pour le Canada). CEHPRODEC, un partenaire de Développement et Paix – Caritas Canada, rappelle que les principaux investisseurs, tant dans les énergies fossiles que dans les projets d’énergie propre, sont les mêmes membres d’une petite élite financière et que la course à l’investissement dans l’énergie propre doit être vue davantage comme la recherche de nouveaux marchés que comme un effort de réduction des émissions de gaz à effets de serre.[1]

Les communautés comme Los Prados qui s’opposent aux projets d’énergie solaire reçoivent généralement moins de sympathie que celles qui s’opposent aux projets miniers qui affectent l’environnement.  Toutefois, Développement et Paix voit, dans l’octroi de ces concessions lucratives, une intention claire de renforcer l’élite économique du Honduras, et de renforcer les injustices à l’égard des communautés rurales pauvres et leur exclusion.  


À gauche Santos Baca, animateur de Caritas

« Personne ne remet en cause que l’énergie propre est une bonne chose pour le Honduras, mais cela doit aussi être fait proprement.  Il faut consulter les populations, leur offrir des emplois ou des compensations pour leur terre; faire des études d’impact environnemental sérieuses et informer les communautés », rappelle Danilo Puerto Ocampo, directeur de Caritas Choluteca. 

Comme le rappelle Leonardo Amador Rodriguez : « Nous ne sommes pas contre la production d’énergie, mais nous nous opposons à un système qui nous exclut. »




[1] Honduras: Áreas protegidos y fuentes de agua en peligro CEHPRODEC, FIDH et FUPNAPIB, mai 2017.