Honduras : permis de tuer les défenseurs de la terre et des droits humains ?

Dans Plaidoyer
20 avril 2016
par 
Geneviève Talbot

Selon l’organisation Global Witness, plus de 109 défenseurs des droits humains et environnementaux ont été tués au Honduras de 2010 à 2015. Seuls huit de ces meurtres ont été rapportés publiquement et parmi les huit victimes, six sont des personnes autochtones. Comme le mentionne également Global Witness, il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg, car force est de constater que plusieurs cas n’ont pas été rapportés publiquement. 

Les récents événements au Honduras ne font que confirmer cette lourde tendance à assassiner celles et ceux qui défendent la terre et les droits humains. À peine deux semaines après le meurtre odieux de Berta Cáceres Flores, un autre leader du groupe de coordination du Conseil civique des organisations populaires et autochtones du Honduras (COPINH), Nelson Garcia, a été assassiné. Ce meurtre a été perpétré malgré l’attention internationale portée à la situation des défenseurs des droits humains et environnementaux au Honduras. 

Dans sa déclaration diffusée suite à l’assassinat de Berta Caceres Flores, le Cardinal Turkson, président du Conseil pontifical justice et paix a dénoncé la criminalisation de celles et ceux qui luttent pour un monde plus juste, qui sont en quête de dignité et qui cherchent simplement à obtenir un toit sur leur tête, un travail pour subvenir aux besoins de leur famille et une terre sur laquelle vivre et cultiver leur nourriture. Le Cardinal joint sa voix à plus de 120 organisations et institutions nationales et régionales au Canada  qui demandent la tenue d’une enquête indépendante et internationale sur l’assassinat de Berta Caceres Flores.

 

Pourquoi la vie des défenseurs des droits humains et de l’environnement est-elle tant menacée au Honduras ? 

Aux meurtres de Berta Cáceres Flores et de Nelson Garcia, s’ajoutent les menaces et le climat de terreur dans lesquels vivent et travaillent nos partenaires au Honduras, particulièrement le CEHPRODEC et la Fundación ERIC. Ces menaces et assassinats visent celles et ceux qui s’opposent au modèle de développement imposé par les élites d’affaires et gouvernementales du Honduras. Ce modèle de développement, appelé par certains de nos partenaires un modèle extractiviste, repose sur l’exploitation sauvage des ressources de la terre et qui, trop souvent, a des impacts négatifs sur les populations locales qui vivent de ces mêmes terres. 

Berta Caceres Flores était reconnu pour son opposition à la construction de l’un des plus importants projets hydroélectriques d’Amérique centrale, celui d’Agua Zarca, situé sur le territoire du peuple Lenca, l'un des huit peuples autochtones parmi les plus pauvres du Honduras, dans le nord-ouest du pays. La société hondurienne DESA (Desarrollos Energéticos Sociedad Anonima), créé en 2008, est chargée de la construction de la centrale hydroélectrique en collaboration avec différents fonds  d’investissements, dont la Banque interaméricaine d’intégration économique (Banco Centroamericano de Integración Económica, BCIE), le FINNFUND (Fonds finlandais pour la coopération industrielle) et le FMO (Société hollandaise de financement du développement). Suite aux pressions internationales exercées à la suite des assassinats de Berta Cáceres et de Nelson García, la BCIE, le FINNFUND et le FMO ont suspendu leur aide financière à ce projet.

 

Des projets verts ?

Ces projets de barrages hydroélectriques sont souvent perçus comme étant des projets « verts » nécessaires au développement durable des pays concernés.  En effet, présentés sous l’angle de la production et de la distribution d’énergies renouvelables, les coûts sociaux et environnementaux liés à la construction de ces larges barrages peuvent paraître justifiés. S’il est vrai que la grande majorité des sources d’énergies au Honduras ne sont pas renouvelables, il faut savoir que le taux d’émission de gaz carbonique par habitant au Honduras est de 1,1 tonne métrique, soit treize fois moins que le taux émis par un habitant au Canada. Malgré cette faible contribution aux dérèglements climatiques, on observe que le Honduras, la Birmanie et Haïti ont été les pays les plus affectés par des événements climatiques extrêmes entre 1993 et 2014.

Un bon usage des fonds climatiques au Honduras exige donc que l’on favorise des projets d’adaptation des communautés aux impacts des changements climatiques plutôt que de réduire les émissions de gaz à effets de serre déjà minimes de ce pays.

 

Et le Canada dans tout ça ?

Le Canada participe activement à la mise en place d’un modèle de développement extractiviste et contre lequel les peuples autochtones et les communautés paysannes se mobilisent. L’ambassade du Canada et l'ancienne Agence canadienne de développement international (ACDI) ont grandement influencé l'adoption d’un nouveau code minier en 2013 qui facilite la participation d’entreprises étrangères. En 2014 l’accord de libre-échange entre le Canada et le Honduras entrait en vigueur. Enfin, en mars 2015 un rapport sur les violations de droits humains au Honduras a été remis au sous-comité des droits humains du comité permanent des affaires étrangères.  Ce rapport, quoiqu’imparfait, illustre bien le lien entre le modèle de développement et les violations des droits humains. Le Canada ne peut plus feindre l’ignorance en ce qui concerne le contexte social très tendu au Honduras.

 

Les demandes de Développement et Paix

Dans ce contexte, Développement et Paix joint sa voix à celle de centaines d’organisations canadiennes et demande au gouvernement du Canada de continuer à faire pression publiquement et d’utiliser toutes les ressources dont il dispose pour convaincre les autorités honduriennes à :

  • inclure un groupe d’enquêteurs indépendants internationaux, en qui la famille de Berta Cáceres et du COPINH a confiance, dans l’enquête en cours sur le meurtre de Berta, avec l’appui de la CIDH. Cette enquête devrait être élargie et inclure les menaces, la criminalisation et les assassinats d’autres membres du Conseil civique des organisations populaires et autochtones du Honduras (COPINH), incluant Nelson Garcia ;
  • annuler immédiatement et de façon définitive la concession de la compagnie Desarrollos Energéticos (DESA) pour le projet Agua Zarca, accordée sans le consentement libre, préalable et éclairé du peuple Lenca ; suspendre, revoir et annuler toute concession hydroélectrique ou minière sur le territoire Lenca, accordée sans leur consentement libre, préalable et éclairé ; ainsi que démilitariser le territoire Lenca et respecter l’autonomie du peuple Lenca.

 

Considérant le rôle du Canada dans l’économie au Honduras, Développement et Paix appelle le gouvernement du Canada à :

  • suspendre le financement public canadien au gouvernement hondurien et aux forces de sécurité à travers le Programme de renforcement des capacités anticriminelles (ACCBP) et le Groupe de travail pour la stabilisation et la reconstruction (GTSR) ;
  • s’assurer qu’aucune aide canadienne au développement international, ou autre financement ou services, soit utilisée pour appuyer des infrastructures et des mégaprojets qui n’ont pas reçu le consentement libre, préalable et éclairé des communautés affectées.