La justice alimentaire : une vague de changement s’amorce

19 novembre 2014
par 
Elana Wright, agente au matériel pédagogique

Lors de sa 8e assemblée annuelle, à Halifax, le Réseau pour une alimentation durable (RAD) a réuni agriculteurs et agricultrices, universitaires, activistes et décideurs afin de faciliter le partage de leurs expériences, études et stratégies. L’exercice visait à dégager les meilleures approches pour assurer aux populations d’ici et d’ailleurs une alimentation saine, suffisante et durable, en vue de garantir notre avenir alimentaire collectif.

Parmi les messages entendus à l’assemblée, le suivant a particulièrement résonné : l’alimentation est un enjeu vital et une composante clé de la justice sociale. Certains dans l’assistance ont poussé l’argument plus loin, conférant à la nourriture un caractère sacré; par conséquent, elle ne peut être traitée comme une simple marchandise qui fait l’objet de spéculation boursière. En effet, sans nourriture, il nous est impossible de vivre et de prospérer. Alors, comment pouvons-nous transformer notre conception de la nourriture pour lui reconnaître ce statut de force vitale? Que faut-il faire pour rebâtir notre système alimentaire, afin que sa forme actuelle — axée sur l’industrie, l’entreprise et la transformation chimique – cède la place à un modèle de production d’aliments sains et abordables pour tous, respectueux de la terre et de l’eau dont nous avons besoin? L’urgence de la situation est bien réelle, comme l’a fait remarquer Joan Brady, membre du Syndicat national des cultivateurs (SNC) : « Quand les agriculteurs eux-mêmes ont faim, il est clair que le système alimentaire va mal. »

Tout au long de l’évènement, l’énergie était palpable. Parmi les invités figurait Dre Vandana Shiva, militante féministe et scientifique spécialisée en semences, dont la participation était coparrainée par Développement et Paix. Dre Shiva a prononcé un discours d’ouverture inspirant qui a galvanisé les participantes et les participants. Ses présentations d’ateliers ont également suscité un vif intérêt, car elle met de l’avant des politiques pragmatiques, fondées sur sa connaissance approfondie des semences et du rôle des paysans et des paysannes dans la préservation de la biodiversité. Pour elle, les semences sont essentielles à la vie, un concept qu’elle retrouve avec joie dans la campagne Parce qu’on sème. Elle a d’ailleurs mentionné ce slogan à plusieurs reprises, s’en servant pour illustrer la dimension spirituelle de la plantation et de la culture des semences qui se manifeste lorsqu’on peut pratiquer ces activités avec dignité, respect et amour.

Maude Barlow, ardente défenseur de l’eau, faisait également partie des intervenants. Elle a notamment sonné l’alarme en ce qui concerne la crise mondiale de l’eau : les méthodes courantes d’agriculture industrielle utilisent tellement d’eau que les rivières et les aquifères sont en voie de se tarir. Cette situation, conjuguée aux changements climatiques, ne présage rien de bon pour notre avenir alimentaire. En effet, en l’absence de quantité suffisante d’eau sur la planète, il nous sera impossible de cultiver de la nourriture.

Également représentés étaient la Banque canadienne de céréales vivrières, USC Canada et Inter-Pares, des organismes qui travaillent aux côtés de Développement et Paix pour défendre les intérêts des petits agriculteurs et agricultrices du Sud. Leurs membres, grands champions de la justice sociale, ont partagé leurs expériences et leurs stratégies de plaidoyer pour appuyer les petits exploitants d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

Par ailleurs, des producteurs biologiques membres de l’Union paysanne ont échangé avec des leaders communautaires qui repoussent les limites des banques alimentaires traditionnelles, basées sur la charité, en créant des programmes de partage des aliments innovants. D’ailleurs, plusieurs activistes ont déploré l’absence d’une stratégie nationale en matière d’alimentation dans les écoles, qui garantirait, au minimum, un repas santé par jour à tous les élèves canadiens. Pour leur part, les leaders et les membres des communautés autochtones ont souligné le manque d’accès à de la nourriture saine dans le Nord canadien; ils plaident pour un retour à la cueillette et aux aliments sauvages, ainsi que pour le développement de méthodes agricoles de pointe qui permettraient de cultiver la terre en Arctique.

Les personnes réunies ont réclamé des changements structurels pour favoriser l’émergence d’un système alimentaire démocratique fondé sur la dignité, où tous et toutes ont accès à des aliments adéquats, nutritifs, abordables et adaptés à leur culture. Les participants et les participantes ont pris connaissance de statistiques sur la faim chez les petits exploitants et les enfants, ainsi que sur l’étendue des problèmes de santé reliés à la malnutrition et à l’obésité. Les présentations ont également traité des effets de l’industrialisation et de la commercialisation agricoles sur l’environnement, ainsi que sur la santé des consommateurs et des consommatrices, des petits exploitants et de la main-d’œuvre agricole.

On a également proposé des stratégies pour créer un système alimentaire plus équitable et durable. Bon nombre de ces propositions figurent dans le document Du pain sur la planche. Une politique alimentaire populaire pour le Canada, produit par le RAD. Cette politique, fondée sur les principes de la souveraineté alimentaire, est le fruit d’une consultation nationale visant à améliorer les politiques alimentaires du Canada et d’ailleurs.

Joignant l’acte à la parole, le RAD n’a proposé que des aliments locaux, biologiques ou équitables durant l’événement. Au menu : café, thé et sucre équitables, légumes biologiques et aiglefin sauvage de la Nouvelle-Écosse pêché à la ligne.

Quant à moi, entourée d’une telle multitude de personnes engagées dans la souveraineté alimentaire, j’ai senti une vague de changement s’amorcer concernant notre rapport à l’alimentation. Diana Bronson, directrice générale du RAD, a d’ailleurs répété à maintes reprises que « le public canadien est avec nous ». Une chose est certaine : à l’approche d’élections fédérales en 2015, les membres du RAD ne manqueront pas de pain sur la planche.