Le virus Ebola tue aussi la cohésion sociale

Dans Urgences
15 décembre 2014
par 
Par Stéphane Vinhas, chargé de programmes - secours d'urgence

Avec un taux de létalité de plus de 60 %, la conséquence de l’épidémie Ebola actuelle sur les corps est évidente. L’impact psychologique est moins visible, mais le virus brise aussi les esprits. Il fomente la peur et perturbe la santé mentale. Ce faisant, il nourrit les ruptures sociales, met à mal le tissu communautaire et contribue à l’apparition de rejet, de violences et de conflits qui facilitent, en retour, sa propagation.

L’évolution exponentielle du virus perturbe directement la vie quotidienne et les habitudes sociales. Des tournois régionaux, des conférences internationales ou encore la fête nationale de la Guinée ont été annulés ou reportés; la promotion de la santé ne peut plus se faire lors de grands rassemblements; les croyants hésitent à se rendre aux offices, les pèlerins musulmans des pays concernés se sont vus refuser leur visa pour l’Arabie Saoudite.

À l’antipode de la solidarité familiale traditionnelle, il est préconisé aux familles de ne pas soigner leurs malades, de les emmener dans des centres de santé débordés où les risques d’infection sont augmentés et où les personnes décédées ne recevront pas de funérailles traditionnelles. Le corps est devenu un agent transmetteur et les méthodes de prévention sont également contraires aux coutumes locales fondées sur la sociabilité et l’interaction humaine. L’Autre, et plus particulièrement les personnels de la santé, devient une potentielle menace.

La stigmatisation et l’isolement des personnes touchées, qu’elles soient affectées, suspectées ou guéries, reste un défi important à relever. Alors que les survivants, malgré les préjugés, sont immunisés à la maladie, représentent une ressource inestimable dans la lutte contre l’Ebola pour leur sang ou pour leur rôle comme aide-soignant. Le rejet touche aussi les proches membres de la famille d’une personne concernée et le personnel chargé de la lutte contre le virus.

Face au rejet social et à la peur de devenir un paria, on refuse de rapporter des cas, on se cache, on s’enfuit ou on refuse d’être diagnostiqué. Les personnes mises en quarantaine officielle et drastique sont assignées à résidence, n’ont pas accès à la nourriture, ne peuvent plus se déplacer pour leur commerce et se retrouvent loin de leurs proches. Dans ce contexte, les enfants, orphelins ou non accompagnés, sont particulièrement vulnérables.

Le facteur de la peur a encore plus d’impact que le virus lui-même sur l’économie. Selon la Banque mondiale, il est en cause à 90 % à travers la transformation des comportements humains et la diminution des interactions humaines.

Les médias font autant partie du problème que de la solution. Souvent de faible qualité et avec une absence de sens critique, certains rapporteurs participent à la propagation rapide de rumeurs et contribuent à la déstabilisation politique et sociale. Le contexte de la lutte contre le virus Ebola en est d’autant plus complexifié. L’État peine aussi – par omission, par manque de transparence ou du fait de la défiance des populations – à faire comprendre les mesures prises.

La peur légitime provoquée par le virus Ebola a un impact social considérable. Elle participe à la montée de la violence dans les pays touchés. En entraînant l’affaiblissement des communautés et des institutions publiques, elle contribue à créer l’environnement délétère propice à son développement. Un drame humain se joue : on évite les étrangers les plus susceptibles de nous soigner – centres de santé, ONG – et on se rapproche du cercle intime et protecteur – le plus à même de nous contaminer; les soins et le réconfort des êtres proches deviennent une menace de contamination… Les traumas vont au-delà des personnes touchées par le virus Ebola. Les représentations sociales bousculées, les solidarités meurtries, la confiance mise à mal, ce sont aussi ces blessures invisibles de populations entières qu’il faut et faudra soigner.