Nigéria : Entre attaques à la bombe et histoires douloureuses des rescapées de Chibok

Dans Missions
19 août 2014
par 
Raphael Yimga Tatchi, chargé de programmes – Afrique

Depuis quelques temps déjà, et de plus en plus souvent au cours des derniers mois, nos partenaires au Nigeria – particulièrement dans le nord du pays – évoquent au fil des conversations les effets conjugués de la violence et de l’insécurité, conséquences des attaques du groupe armé Boko Haram. Non seulement ils sont contraints de restreindre les champs et la fréquence de leurs activités, mais doivent en plus faire face à l’émergence de préoccupations d’ordre humanitaire. Leur réalité a été mise en évidence le 12 mai alors que le monde entier regardait avec horreur la vidéo revendiquant le rapt de plus de 100 filles d’une école Chibok. Développement et Paix s’est joint à la campagne de mobilisation mondiale #BringBackOurGirls (« Ramenez-nous nos filles ») à travers ses réseaux sociaux mais également en témoignant publiquement son indignation dans les médias.

C’est dans ce contexte que j’ai réalisé les préparatifs de ma mission au Nigeria. Les initiatives de développement portées par nos partenaires au Nigeria au bénéfice des personnes les plus pauvres n’échappent pas à cet état d’insécurité et de violence résultant des attaques de Boko Haram. Au fur et à mesure de la préparation de la mission, ces questions ont pris de plus en plus de place au programme. Par ailleurs, Boko Haram mènerait ses activités bien au-delà du nord du Nigéria, notamment au Cameroun et au Niger, où d’importantes cellules seraient déjà très actives. Je décide donc de me rendre au Niger afin d’approfondir ma compréhension de la situation.

Affronter les bombes fait désormais partie de la vie quotidienne

Mon séjour à Niamey, capitale du Niger, s’est déroulé comme prévu. J’ai rencontré des personnes ressources issues de divers milieux (politique, médiatique, religieux et de la recherche), qui vivent elles-mêmes ou analysent les conséquences du phénomène Boko Haram.

Alors que j’étais pour me rendre à Abuja, la capitale fédérale nigériane, j’apprends qu’une attaque à la bombe à Abuja cause la mort d’une vingtaine de personnes et de nombreux blessés. Entre la panique des membres de ma famille et les consignes strictes de prudence depuis les bureaux de Développement et Paix à Montréal, l’étape d’Abuja est immédiatement annulée.

Je me rends donc à Jos, dans le nord du pays. À mon arrivée, j’apprends que la veille, plus d’une douzaine de fans qui regardaient un match de la Coupe du monde dans un hôtel de Bauchi – qui était ma prochaine étape – sont morts dans une attaque à la bombe. Je sens notre partenaire de très longue date dans la région très anxieux. Ni lui, ni moi n’évoquons cette attaque à la bombe dans nos conversations téléphoniques. Nous révisons le programme et la logistique, et je considère son évaluation du risque que je m’apprête à prendre et de la dangerosité de ma démarche. J’en conclus que si c’était particulièrement dangereux, il ne prendrait pas le risque de me laisser venir… J’y séjourne comme prévu, malgré la lourdeur ambiante perceptible. Heureusement, tout se passe bien. Pour moi, toutes proportions gardées, c’est aussi cela témoigner de notre solidarité à des partenaires qui risquent leur vie et celles de leur famille tous les jours.

Rencontre avec des rescapées de Chibok

Je me déplace en direction du sud du pays, bien loin des bombes qui éclatent au nord, où je pense pouvoir porter toute mon attention sur les activités de nos partenaires dans la métropole de Lagos et ses environs. Erreur! L’un de nos partenaires, qui lutte en faveur des droits des femmes au Nigéria, se trouve très impliqué dans la campagne nationale appelant au retour des filles kidnappées à Chibok.

Au cours de notre rencontre, le téléphone de mon interlocutrice ne cesse de sonner. Après un autre coup de fil qui nous a interrompus, elle me dévoile l’objet de ces appels incessants. Son organisation a été contactée par une association communautaire basée à Lagos dédiée à la promotion des intérêts des ressortissants de Chibok. Cette dernière aurait réussi à exfiltrer de Chibok à Lagos trois des rescapées du groupe des jeunes filles kidnappées par Boko Haram. Mon interlocutrice est donc attendue pour rencontrer les trois jeunes filles et doit prendre congé de moi. C’est alors que, sans grande conviction, je demande à l’accompagner. « Pourquoi pas? » répondit-elle.

Me voilà malgré moi replongé dans la violence et la souffrance humaine auxquelles je pensais avoir échappé après mon séjour dans les villes du nord. Les trois filles âgées de 17, 18 et 19 ans que nous rencontrons semblent encore sous l’effet du tourbillon d’émotions engendrées par les épreuves qu’elles ont vécues depuis leur enlèvement. Leurs voix et leurs regards perdus trahissent de profondes douleurs. L’irruption des insurgés dans l’enceinte de l’internat au milieu de leur sommeil et leur transport en pleine nuit dans la forêt leur a causé une profonde humiliation. Les seuls moments où transparaissent des lueurs d’humanité sont ceux au cours desquels elles racontent courageusement les détails entourant leur évasion.

Malgré les jours de marche et les divers obstacles rencontrés, une fête des retrouvailles a été organisée au village à leur retour. Toutefois, il s’agit d’une joie douce-amère, car malgré la grande mobilisation internationale, plus d’une centaine de filles manquent encore à l’appel, ce qui n’autorise aucune réjouissance. Une histoire surréaliste que l’on n’aurait jamais souhaité voir arriver et qui malheureusement ne semble pas se régler. Évidemment, notre plus grand souhait est connu… #BringBackOurGirls!

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