Un pas vers la réconciliation

Dans Plaidoyer
11 juin 2015
par 
Julie Lapalme, chargée de recherche et de plaidoyer
Période d’étude au Pensionnat indien catholique de [Fort] Resolution (Territoires du Nord-Ouest). Photo : Bibliothèque et Archives Canada, PA-042133.

C’est devant un auditoire chargé d’attentes et d’émotions que la Commission de vérité et réconciliation du Canada a remis son rapport final, le 2 juin dernier. Après avoir recueilli, pendant six ans, près de 7000 témoignages de victimes et de responsables des pensionnats autochtones, la Commission a conclu que ces établissements étaient l’élément central d’une politique de « génocide culturel » à l'égard des Premières Nations du Canada, visant à  éliminer toute forme d’entité autochtone juridique, sociale, culturelle et religieuse distincte. En clôturant leur travail, les commissaires ont affirmé que seul un réengagement important de l'État, jumelé à un dialogue public élargi, pourra ouvrir la voie à une véritable réconciliation et à un accès à l'égalité des chances pour les populations autochtones. Une liste de 94 recommandations guide ce processus à accomplir.

Il faut savoir qu’entre le milieu des années 1800 et 1996, plus de 150  000 enfants autochtones du Canada ont été arrachés à leur communauté pour être placés dans des pensionnats mandatés par le gouvernement canadien et administrés par différentes communautés religieuses. Séparés de leur famille, empêchés de parler leur langue maternelle et de vivre selon leur culture, la grande majorité des enfants ayant fréquenté ces pensionnats ont été victimes de graves négligences et d’abus. Plus de 3000 d’entre eux y sont morts. Les répercussions des sévices qu’ils y ont subis se font encore sentir aujourd’hui à plusieurs niveaux, chez les générations de survivants, leur famille et les communautés. Créée en 2007 dans la foulée de la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, la Commission de vérité et de réconciliation était chargée d’enquêter sur les sévices perpétrés dans ces pensionnats afin de « contribuer à la vérité, à la guérison et à la réconciliation ».

Classe de fillettes micmaques au pensionnat indien de Shubenacadie, Nouvelle-Écosse, 1929. Photo : Bibliothèque et Archives Canada, PA-185530.Développement et Paix, à travers son appartenance au réseau œcuménique Kairos, a suivi le déroulement des événements entourant la clôture des activités de la Commission. Par le biais de notre engagement dans ce réseau, nous avons pu être témoins de ce moment charnière de notre histoire, où les premiers jalons d’un processus de réconciliation plus que nécessaire et trop longtemps attendu ont été posés. Même si les torts ont été reconnus et que des excuses ont été présentées par les différentes parties impliquées, un travail colossal reste à faire pour parvenir à une véritable réconciliation et à une guérison des blessures infligées aux ex-pensionnaires, à leurs familles et leurs communautés.

En effet, les séquelles laissées par les pensionnats et la politique d’assimilation sous-jacente sont toujours présentes. Au Canada, les inégalités entre autochtones et non-autochtones sont alarmantes et multidimensionnelles. Elles se reflètent autant dans la pauvreté, qui affecte la moitié des enfants autochtones du Canada, que dans la surreprésentation des jeunes issus des Premières Nations dans le système de protection de l’enfance et dans le système carcéral. La méconnaissance de notre histoire commune, qui occulte aussi bien les torts faits aux populations autochtones par la colonisation, que l’apport de ces communautés à notre société, offre un terrain fertile aux préjugés, au racisme et à la discrimination. Ceci est sans parler des luttes pour l’accès à la terre et aux ressources naturelles que vivent les communautés autochtones affectées par le développement de projets énergétiques et économiques.

Ces combats,  nous les connaissons bien car ils sont aussi vécus par les communautés du Sud que nous appuyons à travers nos programmes et notre travail de plaidoyer. Parmi les communautés concernées, les populations autochtones sont souvent les premières touchées par des enjeux tels que le droit et l’accès à la terre ainsi que la surexploitation des ressources naturelles et ses impacts.

Les conclusions de la Commission de vérité et réconciliation nous rappellent que la pauvreté et l’injustice sont aussi présentes  près de nous. Dans le contexte de l’Assemblée générale d’orientation de Développement et Paix, alors que nous entamons une réflexion en profondeur sur notre mandat, différentes questions se posent. En tant que mouvement travaillant pour la justice sociale et le développement, comment devrions-nous envisager notre rôle face aux luttes pour la dignité et les droits qui se jouent dans notre pays et qui nous concernent directement en tant que Canadiennes et Canadiens? Comment pourrions-nous mieux connecter ces luttes lorsqu’elles sont vécues au Sud comme au Nord? Et quelle est la signification réelle des frontières Nord-Sud alors que les injustices, la pauvreté et les causes qui les provoquent transcendent de plus en plus ces lignes de démarcation?

La Commission, par le biais de ses 94 recommandations, nous offre différentes avenues pour nous engager sur la voix de la réconciliation. Veiller à l’adoption et à la mise en œuvre par le Canada de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones allie la solidarité avec les Premières Nations au Nord comme au Sud. Outre cette avenue susceptible de nous inspirer, une autre porte s’ouvre aussi à nous. Alors que nous entamons une campagne sur la justice climatique, le lien étroit et harmonieux que les autochtones ont su tisser avec la nature peut s’avérer une grande source d’inspiration pour rétablir l’équilibre brisé par notre surconsommation et notre surexploitation des ressources de la terre. En plus d’appuyer certaines recommandations de la Commission, il pourrait s’agir là d’un premier pas nous permettant de nous engager sur la voie de la réconciliation.