Amérique latine : L’histoire selon le léopard

« L’histoire de l’Afrique a été documentée par le chasseur, et non par le léopard », a déclaré l’universitaire portugais Boaventura de Sousa, selon qui l’histoire doit être revue pour refléter le point de vue des victimes du colonialisme, de génocides et d’un capitalisme à la croissance effrénée.

La semaine dernière, Développement et Paix a dépêché ses chargés de programmes pour l’Amérique latine à Quito, en Équateur, afin d’appuyer des partenaires dans la reconstruction de moments clés dans l’histoire de leur organisation. Une fois le projet terminé, ces organismes auront apporté une contribution importante à la reconstitution de « l’histoire selon le léopard ».

Ainsi, des partenaires de la Bolivie, de l’Équateur, du Pérou et du Brésil se sont efforcés de retracer des événements marquants dans l’histoire de leur communauté. En créant des liens entre ces moments, ils ont produit un récit de leurs propres luttes et expériences telles que perçues par les personnes pauvres et marginalisées de leur milieu. Le processus d’analyse et d’interprétation qui s’insère dans cette démarche contribuera à renforcer les organisations participantes, en leur permettant de tirer des leçons des réussites et des échecs du passé.

Contrairement à l’approche historique conventionnelle, le processus actuel porte sur des moments ayant joué un rôle décisif dans l’autonomisation des organisations de la base qui participent au projet. En outre, on porte une attention particulière aux facteurs ayant contribué à faire progresser le combat de ces organisations, ainsi qu’aux obstacles rencontrés. Amorcée sur la base de faits objectifs, la démarche vise à compléter l’histoire traditionnelle, en tenant compte des dimensions subjectives et émotives des événements et en interprétant la contribution de ces derniers à l’atteinte de la liberté.

Entre autres, le Conseil indigène missionnaire (CIMI) du Tocantins, au nord du Brésil, a documenté le moment où des femmes autochtones ont défendu leurs terres devant la Cour suprême fédérale. Même si le lieu les intimidait fortement, les femmes se sont adressées aux juges comme à des frères :

─ Possédez-vous une terre? Comment est-ce possible, quand nous n’en avons pas?

─ Avez-vous une mère? Seriez-vous capable de tuer votre propre mère?

─ Pour nous, la terre est notre mère. Elle nous nourrit et nous abrite, et nous ne pouvons supporter de la voir saccagée.

L’intervention directe et franche des femmes a complètement déstabilisé les juges et marqué un tournant dans la lutte contre les mégaprojets industriels, y compris la construction de barrages hydroélectriques, l’exploitation minière et l’agroalimentaire.

Pour le Conseil régional autochtone du Cauca (CRIC), en Colombie, c’est la rencontre de Jean-Paul II avec des leaders autochtones, à Popayán en 1983, qui a marqué un moment charnière de son histoire. En effet, quand un des chefs présents s’est écarté du cadre prévu des présentations, un représentant de l’Église a tenté de l’interrompre en fermant son micro. Le pape, comprenant qu’il s’apprêtait à manquer des paroles d’importance, a demandé au représentant : « Veuillez laisser notre frère s’exprimer. »

La compassion témoignée par le pape au chef autochtone, alors que l’église locale tentait de le réduire au silence, a eu un effet catalyseur sur la lutte menée par le CRIC. De fait, la force de son mouvement n’a fait que s’intensifier à partir de ce moment.

Au cours des mois à venir, les partenaires impliqués dans cet exercice de reconstruction historique se pencheront sur leur propre parcours organisationnel pour livrer leurs conclusions en 2014.

Le produit final devrait apporter une contribution importante à l’histoire locale des collectivités participantes, tout en enrichissant le travail communautaire de nos partenaires.