La sécurité alimentaire mondiale et les changements climatiques

Il ne fait aucun doute que les phénomènes météorologiques extrêmes causés par les changements climatiques affectent la vie des petits exploitants agricoles, ainsi que leur capacité de produire de la nourriture. Il y a quelques semaines à peine, aux Philippines, 6 000 agricultrices et agriculteurs ont bloqué une portion de l’autoroute principale pour exiger une aide gouvernementale, afin de pouvoir faire face à la sécheresse sévissant sur des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles. La manifestation a dégénéré lorsque la police a usé de la force contre des protestataires qui lançaient des pierres. Un agriculteur a été tué dans l’affrontement, tandis que des douzaines de personnes, tant policiers que manifestants, ont été blessés. « Nous avons demandé du riz et on nous a servi des balles », a déclaré un dirigeant du mouvement de protestation paysan.

Voilà qui soulève une question importante : le problème réside-t-il réellement dans la détérioration des conditions agricoles? Ou se trouve-t-il plutôt dans la marginalisation de celles et ceux qui pourraient contribuer à résoudre la crise climatique et à nourrir la planète, soit les petits exploitants familiaux? À l’ère des changements climatiques, comment garantir que nous produirons suffisamment de nourriture pour toutes les populations du monde ?

Récemment, cette question a fait l’objet d’un panel organisé par le journal Hill Times à Ottawa, auquel a participé Josianne Gauthier, directrice du Service des programmes au Canada à Développement et Paix. Dans le cadre de cet événement, le public pouvait soumettre ses questions et voter pour les plus pertinentes. Voici nos réponses à certaines des interrogations les plus fréquemment soulevées.

1. Que pouvons-nous faire afin que les politiques commerciales tiennent compte du point de vue des petits exploitants agricoles et ne nuisent pas à leurs moyens de subsistance? 

La petite agriculture familiale produit 80 % de la nourriture dans les pays du Sud et pourtant, elle fait rarement partie des négociations de décideurs entourant les politiques commerciales. Ainsi, ces politiques tendent non seulement à négliger les besoins des petits exploitants, mais surtout elles leur nuisent, les empêchant de gagner leur vie dignement en travaillant la terre. Cette réalité s’est notamment manifestée en Colombie, où un accord de libre-échange avec les États-Unis interdisait aux paysannes et aux paysans de préserver leurs semences. Ainsi, chaque année, ces petits exploitants devaient acheter de nouvelles semences pour cultiver leurs terres. Certains ont même vu leurs récoltes confisquées suite à des accusations d’utilisation illégale de semences. Prouvant qu’il peut en être autrement, les paysannes et les paysans de la Colombie ont déclenché une imposante grève, forçant ainsi le gouvernement à suspendre sa directive. Pour sa part, le Brésil a montré l’exemple en instaurant une politique qui oblige les cantines scolaires à se procurer 30 % des aliments servis auprès de petits exploitants familiaux locaux. Ces exemples illustrent l’importance de la souveraineté alimentaire, qui consiste à respecter et à gouverner la production locale de nourriture; cette philosophie devrait agir comme principe directeur dans l’élaboration de politiques susceptibles d’affecter la sécurité alimentaire et l’agriculture. 

2. On qualifie souvent l’agroécologie de rétrograde ou d’archaïque, alors qu’il s’agit d’une approche innovante. Comment expliquer cette perception erronée ?

Les petits exploitants familiaux ne possèdent pas nécessairement un diplôme technique, mais ils ont hérité de connaissances et de méthodes ancestrales perfectionnées sur des milliers d’années. Depuis des siècles, ces paysannes et ces paysans créent des espèces hybrides et pratiquent la préservation et la diversification des meilleures semences, sachant qu’ils peuvent ainsi obtenir de meilleurs rendements et favoriser la résilience des récoltes d’année en année. Malheureusement, notre société moderne tend plutôt à privilégier l’adoption de solutions technologiques. Cependant, dans son encyclique Laudato Si’, le pape François nous rappelle que la technologie à elle seule ne suffira pas à résoudre la crise climatique que nous avons créée. Nous devons plutôt renier le paradigme de la croissance infinie, ce qui requiert notamment de placer l’agroécologie au premier plan. Pour reprendre les propos du pape François, nous devons mener une « révolution culturelle courageuse » qui nécessitera un remaniement profond de la distribution du pouvoir, ce qui ne sera pas sans provoquer la résistance de celles et ceux qui le détiennent actuellement.

3. Le gouvernement actuel privilégie davantage d’« innovation » en développement international. Quelle forme prendra cette innovation pour la petite agriculture familiale ?

Naturellement, les innovations de nature technique peuvent aider les petits exploitants à améliorer leurs récoltes. C’est d’autant plus vrai maintenant que les changements climatiques perturbent la météo et ne permettent plus de compter sur une alternance prévisible des saisons sèches et pluvieuses. À ce chapitre, on peut innover simplement en construisant des systèmes pour capter l’eau de pluie ou en améliorant l’irrigation des champs. Cependant, l’innovation doit également se manifester en termes de gouvernance et d’économie; cela passe, entre autres, par la création de coopératives, le soutien à des initiatives d’économie sociale, l’appui au développement de marchés locaux et une rémunération garantie pour les femmes, qui contribuent grandement à la production agricole locale. Par exemple, en Haïti, plusieurs de nos partenaires ont entrepris de lancer des projets d’économie sociale et solidaire. À Jacmel, une coopérative d’élevage de poulets de chair contribue à créer des emplois de proximité, destinés en priorité aux femmes, tout en vendant sa volaille produite localement à meilleur prix que les poulets importés. Nous devons faire en sorte que la petite agriculture familiale soit valorisée et qu’elle produise un revenu décent. Changer les mentalités en ce sens constituerait en soi une innovation ! 

4. Le système alimentaire mondial, qui vise principalement à satisfaire les besoins des pays riches, favorise actuellement la mise en place de monocultures à grande échelle. Comment peut-on inverser cette tendance ?

L’éducation est primordiale. De plus en plus de personnes se soucient du lien entre leur santé et la nourriture qu’ils consomment, et s’intéressent à l’origine des aliments et aux méthodes de production. La population s’éveille également aux conséquences environnementales de l’industrie agroalimentaire et à son impact sur la hausse des émissions de gaz à effet de serre. Nous devons poursuivre nos efforts de sensibilisation dans les pays riches, car l’une des pistes d’action les plus prometteuses passe par un changement radical de nos habitudes de consommation. Manger des aliments locaux, préparer un repas végétarien par jour ou par semaine — voilà autant de façons de combattre le système actuel et de le transformer pour qu’il serve d’abord à nourrir les personnes plutôt qu’à alimenter les profits. Nous devons également encourager les gouvernements de tous les paliers — municipal, provincial et fédéral — à adopter des politiques conçues pour soutenir la production locale, protéger la biodiversité (essentielle pour bâtir notre résilience face aux changements climatiques) et appuyer les pays du Sud dans l’adaptation aux changements climatiques, une responsabilité qui nous incombe puisque nous figurons parmi les plus grands émetteurs de carbone au monde.

5. Quel rôle joue votre organisation pour lutter contre l’industrie de la monoculture, qui prive les petits exploitants d’une grande part des terres agricoles ? 

Depuis plusieurs années, Développement et Paix soutient les mouvements paysans des pays du Sud; il s’agit d’une stratégie essentielle pour combattre l’accaparement des terres par l’industrie agroalimentaire. Lorsque des personnes s’organisent et se mobilisent, elles peuvent entreprendre des actions collectives pour provoquer le changement. Ainsi, à l’aide de formations et d’ateliers, ces mouvements enseignent aux petits exploitants à augmenter leurs rendements. Regroupés à l’échelle nationale, ces mêmes mouvements peuvent attirer l’attention du public sur le sort difficile de leurs membres et revendiquer des changements. Par exemple, au Paraguay, nous travaillons avec le Mouvement paysan paraguayen, qui défend le droit à la terre. Il s’agit d’un combat ardu; c’est pourquoi il importe de souligner le courage des personnes et des groupes qui s’opposent à ces grandes entreprises au pouvoir immense. Malheureusement, on assiste à une hausse inquiétante de la violence envers celles et ceux qui défendent le droit à la terre et à l’environnement, comme en témoigne l’assassinat sauvage de Berta Cáceres au Honduras. Plus que jamais, nous devons nous montrer solidaires de ces groupes, précisément car nous atteignons un tournant important pour l’avenir de notre planète et de l’humanité. Développement et Paix continuera de faire appel à la solidarité des Canadiennes et des Canadiens pour appuyer ces mouvements paysans et pour mener des actions de justice ici, au Canada. 

  

 

« J’éprouve un amour profond pour la terre. Je tire une immense satisfaction du fait de semer, de cultiver et de récolter. »
Maria Dalva, petite agricultrice au Brésil

 L’agriculture familiale en chiffres

  • Les fermes de moins d’un hectare constituent 72 % des exploitations agricoles, mais elles n’occupent que 8 % de l’ensemble des terres cultivables. Inversement, à l’échelle mondiale, seulement 1 % des exploitations agricoles font plus de 50 hectares, mais ensemble, elles couvrent 65 % du territoire agricole mondial.
     
  • On compte plus de 570 millions d’exploitations agricoles dans le monde. Plus de 90 % sont dirigées par une personne ou une famille et dépendent principalement du travail des membres de la famille.
     
  • L’agriculture familiale à petite échelle produit environ 80 % de la nourriture mondiale.
     
  • Les petites exploitations agricoles peuvent produire des rendements importants. Au Brésil, la petite agriculture familiale fournit en moyenne 40 % de la production de certaines récoltes d’envergure, tout en occupant moins de 25 % du territoire.

  • Si les agricultrices avaient accès aux mêmes ressources productives que les agriculteurs, elles augmenteraient le rendement des récoltes de 20 à 30 %. Ainsi, de 100 à 150 millions de personnes pourraient éviter la faim.

  • L’agriculture familiale à petite échelle fournit jusqu’à 80 % des réserves de nourriture en Asie et en Afrique subsaharienne.

 http://www.fao.org/fileadmin/templates/nr/sustainability_pathways/docs/Factsheet_SMALLHOLDERS.pdf

http://www.globalagriculture.org/report-topics/industrial-agriculture-and-small-scale-farming.html