Se mettre à nu sur la place du marché

La façon dont saint François a changé de vie est plutôt dramatique. Il s’est dépouillé de ses vêtements et les a renvoyés à son père. Le message était clair. Il rejetait publiquement les privilèges et les responsabilités qu’il avait reçus de naissance, lui qui était le fils d’un riche marchand. Cette scène s’est déroulée en présence de l’évêque d’Assise qui a aussitôt enveloppé François de son manteau pour montrer que François était désormais sous sa protection et relevait de son autorité.

Désormais, François serait un homme d’Église. Mais sa vie allait être quelque chose de complètement nouveau. François recherchait la pauvreté. Il recherchait la pauvreté absolue. Il ne voulait rien posséder, pas même les vêtements qu’il avait sur le dos. Il les donnait dès qu’il rencontrait un mendiant qui était plus mal vêtu que lui. Devenu complètement pauvre, il dépendait entièrement de la bonté des autres.

C’est ainsi que François voulait vivre plus près du Christ. François avait une dévotion spéciale pour la naissance du Christ, petit bébé nu et nécessiteux, et pour le Seigneur crucifié, qui s’était dépouillé de sa puissance divine pour assumer la souffrance humaine en mourant sur la croix. Ces deux événements ont façonné la spiritualité de François. Pour lui, la complète dépendance des autres et le fait de pouvoir accepter tout ce qui s’ensuivrait, c’était la vraie joie, la joie parfaite.

Aujourd’hui, quand un homme choisit de faire ses derniers vœux comme franciscain, les choses se déroulent de manière beaucoup moins dramatique. Je ne vais pas me mettre nu sur la place publique. Mes frères franciscains m’arrêteraient certainement si j’essayais de faire quelque chose d’aussi choquant. Mais pour l’argent, c’est différent. Il faut le donner. Mes frères veulent que je sois pauvre et que j’accepte d’être dépendant des autres pour que les autres puissent compter sur moi.

J’ai travaillé pendant 20 ans pour acquérir mon indépendance financière. Aujourd’hui, tout cet argent va à Développement et Paix. Ils m’ont demandé de vous parler de moi. Ils pensent que mon histoire mérite d’être partagée. Pourquoi est-ce que je fais ça ? C’est parce que j’en suis venu à partager le point de vue de François, qui pensait que le sens de la vie humaine consiste à suivre le Christ dans la pauvreté et dans l’humilité.

Ce n’est pas pour nier le fait que la pauvreté est une terrible injustice, qu’il faut combattre plutôt que de la rechercher.  Au contraire. La pauvreté, même la pauvreté relative au milieu de la richesse matérielle, est inacceptable pour un chrétien. La pauvreté est un mal destructeur. Elle n’a rien de bon.

Je suis profondément reconnaissant à ceux et celles qui continuent d’attirer notre attention sur cette injustice. Développement et Paix est une organisation qui le fait, et je suis heureux de savoir que son personnel va utiliser son savoir-faire pour distribuer mon argent là où il fera le plus de bien. Je suis reconnaissant aux nombreux membres de Développement et Paix, des laïcs catholiques qui soutiennent et dirigent l’organisation. Je suis reconnaissant aux évêques catholiques qui assurent une supervision pour veiller à ce que le travail fait par Développement et Paix continue de refléter fidèlement la foi chrétienne catholique.

Bien sûr, je sais que l’économie n’est pas un jeu à somme nulle. Je crois au commerce, au commerce international correctement réglementé, comme à la meilleure façon de distribuer la richesse à l’avantage de tous. Je crois au développement économique. Si je devais consacrer ma vie à soulager la pauvreté, je devrais retourner à l’emploi que j’occupais autrefois, comme scientifique et comme cadre. Je devrais investir mon argent dans les entreprises les plus prometteuses de manière à avoir encore plus d’argent à donner.

Mais j’ai finalement compris que tout ça n’est pas pour moi. Je veux suivre les pas de saint François d’Assise. Tout comme mon choix de vivre dans l’obéissance et la chasteté, mon choix de vivre dans la pauvreté est un signal, et une réponse à un appel précis. Malgré l’importance des choses pratiques dans la vie, certains d’entre nous sont appelés à vivre autrement. C’est pour montrer que le but ultime du développement humain ne se trouve pas dans le bien-être matériel. « On ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur. » Il faut des gens pour prendre cela au sérieux, de peur qu’on ne l’oublie.

Afin de pouvoir mettre ce principe en pratique, pour que d’autres puissent partager le pain que j’ai eu la chance de recevoir en abondance et pour pouvoir moi-même rechercher la vraie joie, la joie parfaite, je suis heureux d’avoir la possibilité de céder mes biens à Développement et Paix.

Joachim Ostermann, OFM
Le Frère Joachim a fait récemment sa profession solennelle dans la province de l’Ouest canadien de l’Ordre franciscain, l’Ordre des frères mineurs. Avant d’entrer dans la vie religieuse, il a obtenu un doctorat en biochimie de l’Université de Munich, a enseigné dans plusieurs universités aux États-Unis et au Canada et a travaillé comme cadre dans l’industrie biochimique.